« Faire de l’autoproduction accompagnée un objectif des politiques publiques »

Rencontre avec Guy Roustang à l’occasion de la sortie du livre L’autoproduction accompagnée, écrit avec Daniel Cérézuelle.

Alors que vient de sortir le livre L’Autoproduction accompagnée, écrit par Guy Roustang et Daniel Cerezuelle, deux membres du Pades (Programme autoproduction pour développement social), nous avons voulu en savoir plus sur le Pades et les conditions de développement de l’autoproduction accompagnée.

1- L’idée de "faire par soi même" est fréquemment utilisée dans l’économie solidaire. Selon les contextes cette idée désigne des démarches très différentes : le DIY (do it yourself), très à la mode, l’autoconsommation, très locale et alternative et, l’autoproduction, plutôt émancipatrice...
De quoi le Pades parle-t-il avec "l’autoproduction accompagnée" ? Qui vise-t-elle ? Quelles sont ses finalités ?

Il est intéressant de préciser quelle est la spécificité de l’autoproduction accompagnée, que nous voulons développer parmi les multiples modalités du faire soi-même, anciennes ou nouvelles.

Inutile d’insister sur le succès des magasins de bricolage qui permettent d’améliorer son logement. L’autoconstruction qui avait connu ses heures de gloire avec le mouvement des castors après la guerre semble connaître un regain d’intérêt.

Quand nous parlons d’autoproduction « accompagnée » nous voulons souligner l’importance de rendre l’autoproduction accessible à des personnes qui n’en n’ont pas les moyens ou qui ne s’en croient pas capables. Dans un service d’autoréhabilitation accompagnée, par exemple, c’est l’animateur technique qui joue un rôle central pour aider la famille à élaborer son projet d’amélioration du logement, pour lui apprendre à faire, pour rechercher les financements nécessaires etc. Cet animateur technique doit être un bon professionnel polyvalent, capable de conseiller la famille pour qu’elle fasse le maximum par elle-même.

L’autoproduction accompagnée vise à développer le plaisir de faire soi-même, à favoriser une plus grande autonomie des familles dans l’amélioration de leur cadre de vie.

2- À quels domaines l’autoproduction accompagnée peut elle s’appliquer ?

L’autoproduction accompagnée peut s’étendre à bien des domaines : la préparation des repas, l’entretien des équipements du ménage et des véhicules, les vêtements, les textiles d’ameublement, le mobilier etc.
Le Pades a surtout analysé de manière approfondie deux domaines : les jardins familiaux avec parcelles individuelles ou collectives et l’autoréhabilitation du logement. Nous avons également entamé un travail sur les ateliers cuisine.

3- Quels sont les effets constatés sur la vie de ceux qui entrent dans une démarche d’autoproduction accompagnée ?)

On peut prendre l’exemple d’un chantier d’autoréhabilitation accompagnée qui permet de réduire les risques sanitaires : meilleure isolation thermique, création d’une ventilation efficace, mise aux normes des équipements sanitaires et de chauffage, nettoyage ou réfection des sols et surfaces etc.

Par ailleurs les personnes mal logées s’isolent ; elles ont souvent des problèmes de santé qui ne sont pas traités. A l’occasion du chantier, l’animateur technique passe beaucoup de temps dans le logement ; il peut établir une relation de confiance avec les occupants et peut faciliter, s’il y a lieu, leur mise en relation avec des professionnels de santé.

Face à la montée de la précarité énergétique qui va devenir un problème de plus en plus aigu, les chantiers d’autoréhabilitation accompagnée permettent de réduire, dans de fortes proportions, les consommations en améliorant l’isolation ou en installant des équipements plus performants, économes et sûrs.

Si l’on prend l’exemple des jardins, on constate que ceux qui disposent d’une parcelle se nourrissent mieux grâce à leur production, que les enfants mangent plus volontiers des légumes qu’ils ont vu pousser. Et bien souvent les jardiniers expliquent que grâce au jardinage, ils sont mieux dans leur tête et dans leur corps.

Ceux qui pratiquent l’autoproduction accompagnée expriment souvent un sentiment de fierté : « ça, c’est moi qui l’ai fait », ou « jamais je ne me serais cru capable de faire ça ».

Souvent malheureusement on entend l’objection : l’autoproduction accompagnée coûte cher. Voilà quelle est l’argumentation du Conseil d’Etat en ce qui concerne l’autoréhabilitation dans son rapport récent « Droit du logement, droit au logement » [1]. « Eu égard à la valeur du parc des logements (5 900 Mds€), le moindre gain sur sa longévité du fait d’un meilleur entretien représente un enjeu considérable pour les finances publiques mais que l’État n’intègre guère… ».

Et le Conseil d’Etat souligne que l’autoréhabilitation est une formule peu coûteuse pour la collectivité qui permet précisément de lutter contre la dégradation prématurée des parcs de logement « en s’appuyant sur la mobilisation gratuite de l’activité des habitants et sur un encadrement associatif ; en consolidant la sphère privée et des rapports de civilité autour du ménage » elle revitalise le lien social et fournit le soubassement indispensable à la citoyenneté. « Limitées à une approche technicienne, économique et financière du logement, les politiques publiques – nationale ou locales… ne se sont jamais hissées au niveau d’une politique de l’habitat et n’abordent pas la question des interactions entre le logement et son environnement urbain ou entre ses occupants et leur voisinage ».

« Par exemple, elles lancent trop souvent de vastes programmes de réhabilitation ou de reconstruction qui, omettant de modifier les relations des habitants avec leur habitat ou leur environnement et de renforcer leurs aptitudes au « savoir habiter », ne débouchent en définitive que sur une amélioration momentanée. De nombreux témoignages et études soulignent, peu après ces opérations, la dégradation rapide des parties communes ou de certains logements ».

Si bien que des milliards sont dépensés en pure perte alors que la sagesse « économique » voudrait que l’on consacre ne serait-ce qu’un petit pourcentage des sommes consacrées au bâti à l’accompagnement des habitants pour éviter la gabegie.

Sur le site du Pades, on peut trouver une étude qui a été faite sur quelques dizaines de familles qui avaient autoréhabilité leur logement. Elle montre les coûts évités dans le domaine de la politique familiale et celle de l’enfance, de la politique d’assistance, des dépenses sanitaires. Il est important aussi de souligner que l’autoproduction accompagnée loin d’enfermer une famille sur elle-même est l’occasion de multiplier les relations. Quand il s’agit de mobiliser les proches et les amis pour réhabiliter un logement par exemple.

De même le jardinage permet de sortir de l’isolement entre quatre murs, de rencontrer des voisins que l’on ignorait jusque là, de donner au voisinage une partie de sa production.

4- Comment l’autoproduction peut-elle se développer sur les territoires ? Avec quels acteurs locaux, avec quels réseaux ?

Il nous semble de plus en plus que l’autoproduction peut se développer si des élus sont convaincus de son intérêt. Ce sont des élus qui ont porté le projet de créer à titre expérimental des services d’autoréhabilitation des logements dans les quatre villes de Perpignan, Les Mureaux, Le Havre et Bordeaux. Ce sont les élus de Lille Métropole Communauté Urbaine qui viennent de décider de créer en même temps une bonne demie douzaine de services.

Il faut une volonté politique clairement affirmée pour surmonter les cloisonnements administratifs et les diverses routines qui s’opposent à un type d’action vraiment novateur. Nous pouvons espérer que les nouveaux élus régionaux comprendront qu’ils ont là une belle occasion de faire du neuf au profit des populations qui en ont le plus besoin.

Une politique régionale de développement de l’autoproduction accompagnée est susceptible de concerner une grande diversité de délégations, que ce soit l’habitat et le logement, la politique foncière, la santé, le développement durable, les économies d’énergie, l’alimentation et bien évidemment l’économie sociale et solidaire.

Les opérateurs potentiels sont nombreux qu’il s’agisse des centres sociaux, des CCAS, de beaucoup d’associations etc. Encore faudrait-il qu’on leur évite de perdre beaucoup de temps dans la recherche de financements et que l’on soit à même de sortir des seuls financements dits sociaux car cela concerne la santé, le développement durable, les économies d’énergie etc.

5- Qu’est-ce que le Pades, d’où vient-il, quelle est son activité, quelle est son actualité en France et en Paca... ?

Le Pades s’efforce de faire en sorte que le développement de l’autoproduction accompagnée devienne un objectif des politiques publiques. Pour cela il fait un travail de lobbying auprès des décideurs, il accompagne les porteurs de projets, il s’efforce de favoriser les échanges entre eux, il cherche à préciser les meilleures méthodes, à créer des outils d’information et de formation (guides et films par exemple), il organise des formations, il cherche à faire évoluer dans certains domaines la réglementation pour lever des obstacles.

Le Pades poursuit également des études quand il s’agit de répondre à de nouvelles questions. Par exemple, grâce à l’Ademe, il a réalisé une étude pour répondre à la question : si, pour un chantier d’autoréhabilitation, on dépense 1650 euros en plus pour réduire les dépenses énergétiques, de combien réduit-on la consommation ?

Il faut insister sur le fait que le Pades n’est pas lui-même opérateur, il est au service des opérateurs. Son action est nationale, et il est plus spécialement actif en Aquitaine, dans la région parisienne, dans le Nord et en Paca. Dans la région Paca, un poste d’Agent de développement de projets d’initiative locale a été créé avec l’aide de la région pour favoriser le développement de jardins d’autoproduction.

[1] Droit au Logement, droit du logement. Conseil d’Etat juin 2009.
Dans ce rapport, le Conseil d’Etat reprend les arguments du PADES en faveur de l’autoréhabilitation accompagnée.

Mis à jour : mercredi 21 juillet 2010
La dynamo

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