Une Cigales dans la librairie

Il y a quelques mois, la librairie rurale d’Antoine Prohom, trop fragile pour obtenir un prêt bancaire, était au bord de la faillite. Grâce à l’apport de quatorze petits investisseurs locaux, il a pu maintenir et consolider son activité. Reportage.

Article de Fabien Ginisty, pour L’âge de faire


Midi sonne au clocher de Reillanne et Antoine Prohom n’a pas encore eu le temps de déballer les cartons entassés devant la caisse. Le libraire est rentré dans la nuit, après avoir tenu un stand lors d’un concert de piano, à Toulon. L’unique client présent ne fait pas cas du léger désordre : il profite du seul point internet du village provençal. Midi sonne sur la place déserte et Antoine Prohom est confiant. Au début de l’année, il a trouvé des investisseurs qui lui ont permis d’éponger ses arriérés bancaires. Mais qui investirait dans une librairie en zone rurale, spécialisée dans la musique classique ? « Souvent, les gens se plaignent de ne pas savoir où va l’argent qu’ils épargnent. Nous, au moins, c’est concret ! » Véronique, ergothérapeute, est associée au capital de la librairie d’Antoine. Tout comme Pierre, paysagiste, Catherine, potière, Annick, enseignante, Jean-Louis, apiculteur… Au total, ils sont quatorze, habitent aux alentours de Reillanne, et ont investi 10 000 euros dans l’affaire du jeune libraire, là où les banques n’ont jamais voulu prêter un centime.

Photo mise à disposition par l'Age de faire Photo mise à disposition par l’Age de faire

« JE M’EN FOUS DE GAGNER DES RONDS »

Hubert est gérant du club d’investisseurs dont font partie Véronique, Pierre, Catherine et les autres. « Je m’en fous de gagner des ronds » affirme-t-il. Son opinion est unanimement partagée par les membres du club. Tant mieux, puisqu’il y a de grandes chances que l’investissement dans la librairie de Reillanne ne leur rapporte rien, voire que l’entrepreneur ne puisse pas rembourser les 10 000 euros dans cinq ans, comme il s’y est engagé. Bernadette, l’une des quatorze, affirme d’ailleurs : « Mon argent, je m’en fiche si je ne le revois pas. » Mais sur qui est donc tombé Antoine Prohom ? Fin 2011, après trois années d’activité, la librairie est à deux doigts de la faillite. Le trentenaire n’est pas spécialement inquiet pour lui-même et sa famille, puisque cette activité ne lui a jamais rien rapporté. Il a toujours travaillé en parallèle pour subvenir à ses besoins… et augmenter le stock de livres de son affaire. C’est davantage la perspective de voir s’achever l’aventure, débutée grâce au soutien financier de ses frères, qui navre Antoine. D’autant que l’activité est pratiquement à l’équilibre, et que les perspectives sont bonnes : de plus en plus de festivals de musique classique apprécient ses stands de livres, qui viennent en complément des concerts. De quoi dégager à terme suffisamment d’activité au libraire pour assouvir sa passion, maintenir le magasin à Reillanne et, espère-t-il, se dégager un revenu. Mais pour vendre des livres, il faut d’abord les acheter ! « Quand on va voir des banquiers et qu’on leur dit qu’à court terme, il n’y a pas de rémunération du dirigeant, ce n’est pas la peine de demander un prêt, même à la Nef (1) ! » explique Antoine. Pour réaliser l’avance de trésorerie nécessaire, le jeune entrepreneur est contraint d’utiliser le découvert. « J’ai laissé 1 800 euros d’agios en 2011 ! » « C’est bien connu, les banques ne prêtent qu’aux riches » appuie Pierre, l’un des quatorze investisseurs, qui est par ailleurs paysagiste et patron d’une petite entreprise. Les difficultés vécues par les entrepreneurs au cours des premières années, il connaît : « C’est très compliqué quand il n’y a pas d’apport personnel et que personne ne croit en vous. Alors, dans le cas d’Antoine, on a décidé de faire confiance, et on a investi. » Mais pourquoi, si ce n’est pour l’argent ? « Promouvoir de petites activités qui sont en cohérence avec mes engagements » explique Hubert ; « aider des jeunes à s’installer, qui n’ont pas accès à d’autres sources de financements » complète Anny ; « donner du sens à mon argent, et m’en servir pour soutenir quelqu’un sur le territoire, que je connais et que je peux rencontrer » poursuit Véronique ; « participer à la vie économique locale d’une autre manière qu’en travaillant » prolonge Bernadette. Pour passer à l’action, ils créent en 2008 un Cigales, un club d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne solidaire. Ce n’est rien d’autre qu’un « pot commun » qu’ils alimentent, chaque mois, avec la somme que chacun désire. Certains versent 10 euros par mois, d’autres 50, à la « Ci­gales des quatre coins ». Ce capital, indivisible, est destiné à être investi dans des projets conformes à leurs valeurs : « La chambre de commerce nous a contactés pour qu’on soutienne un projet de vente de vin à domicile. Cela ne nous a pas intéressés » illustre Hubert, le gérant. « Depuis 2008, on a rencontré un couple de jeunes qui voulait reprendre une épicerie dans un village ; un agriculteur aubergiste ; un menuisier qui souhaitait développer une activité de mobilier pour enfants ; deux personnes qui voulaient monter une entreprise d’insertion basée sur la valorisation de tissus usagés… A chaque fois, les projets nous plaisaient, mais cela n’est pas allé au bout pour différentes raisons » explique Anny. Viabilité trop incertaine, manque de confiance dans l’entrepreneur, statuts juridiques inadaptés, sans compter les porteurs de projet qui se sont découragés… Les éléments à réunir sont nombreux pour qu’un entrepreneur et des « cigaliers » décident de faire cause commune.L’âge de faire

« ON NE DONNE PAS NOTRE ARGENT »

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Antoine, lui, a fait l’unanimité. C’est d’ailleurs une condition sine qua non pour bénéficier du soutien du club. « C’est plus sa motivation que ses chiffres qui nous ont convaincus. Sa librairie, il la faisait vivre par sa passion » témoigne Pierre. Un soir d’hiver, Antoine leur expose sa démarche, son envie de « proposer des choses pointues, pas strictement commerciales », et d’ancrer son activité à Reillanne pour participer à la vie du village. « A la fin de la réunion, ils m’ont dit : On y va pour 10 000 euros » se souvient-il. Le bon cœur des cigaliers a parlé… mais pas seulement : les derniers bilans comptables de la librairie avaient été étudiés avec soin par les philanthropes. « On ne donne pas notre argent, on l’investit. Et dans le groupe, personne n’a envie de perdre ses sous ! Notre but et notre intérêt, c’est que le projet marche » précise Anny, qui tient les comptes de l’indivision. A l’image de Bernadette, la plupart des membres du groupe « se fiche de revoir son argent », mais n’admettrait pas pour autant que le capital « serve uniquement à reculer le moment où l’entreprise boira le bouillon ». Les bons samaritains sont donc aussi des investisseurs avisés, entrés au capital de la librairie à hauteur de 25 %. Et s’ils souhaitent récupérer leurs billes au bout de 5 ans, c’est dans la perspective d’aider quelqu’un d’autre à développer son activité. « Cela fonctionne comme la bourse, sauf que nous, on peut parler à la personne chez qui on investit, et on défend une éthique » explique Pierre. Quant à Hubert, il précise, non sans malice, que les « clubs d’investisseurs ont été inventés par Giscard pour mouiller le simple mortel dans le truc capitaliste. » Les Cigales doivent faire l’objet d’une déclaration à l’hôtel des impôts, et leur soutien financier doit se traduire par des prises de participation au capital des entreprises… ce qui implique que les clubs ne puissent pas investir dans des projets informels, ou dans des entreprises individuelles qui n’ont pas un statut de société. Certains, comme Mireille, agricultrice, ont d’ailleurs quitté la Cigales pour cette raison : « L’idée est bonne, mais c’est trop formel, trop juridique. Le cadre permet de donner confiance aux cigaliers qui donnent, mais pour celui qui part de rien et qui demande simplement un coup de main, qui n’a pas l’envie ni les moyens de se constituer en société, c’est trop contraignant. »

INTERESSÉS À LA RÉUSSITE

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Par son formalisme, la Cigales n’est donc pas un outil adapté pour soutenir tous les types de projets. Mais en associant les cigaliers au capital de l’entreprise, elle les intéresse directement à sa réussite. Damien a offert ses services de consultant pour aider Antoine à construire un plan de développement. Pierre, le patron paysagiste, s’est proposé « pour être à l’écoute » et donner son point de vue sur la vie de l’entreprise. « On peut lui dire « attention, ça dérive », mais dans tous les cas, il fait ce qu’il veut de nos conseils ! » précise-t-il. Le libraire confirme : « Il y a un cadre, un contrat, des règles, mais c’est avant tout une relation de confiance entre des gens. »

Cet article est tiré du n°64 de L’âge de faire. C’est un mensuel papier national qui témoigne des initiatives concrètes en matière d’écologie, de création de lien social et d’appropriation de l’économie. Indépendant et sans publicité, il est destiné au grand public. Abonnement annuel à partir de 12 euros.

Plus d’infos sur www.lagedefaire-lejournal.fr
Trouver un point de vente ou s’abonner : 04 92 61 24 97
Plus d’infos sur les cigales : http://www.apeas.fr/L-antenne-regionale-des-Cigales.html

Mis à jour : mercredi 30 mai 2012
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