Février 2006

Tout naturellement

Article paru dans La Dynamo n°39 - janvier 2006

JPEG - 121.5 ko
le local

Agir ici et maintenant, tout naturellement...

Pour revenir aux origines de Tout Naturellement, il faut remonter loin. Car l’instigateur de cette coopérative de consommateurs, PhiLiP Arioli, est ce qu’on pourrait appeler un vieux briscard de l’écologie et de la solidarité, pour lequel autogestion et alternatives ne doivent pas être de vains mots.
Tout Naturellement est né en février 2001 sous forme associative, de l’initiative de membres d’Attac Aix, qui ressentaient une situation d’inconfort dans ce groupe. Pas un désaccord sur le fond avec Attac, mais bien un désaccord de méthode : pour que le monde ne soit pas une marchandise, la vigilance et la dénonciation des dérives du capitalisme doivent aller de pair avec la construction d’alternatives concrètes à ce système. Comme beaucoup d’autres, ils ne voulaient plus attendre le changement et continuer à constater les dégâts écologiques et humains du capitalisme dans nos régions comme dans les pays du Sud. C’est pour agir ici et maintenant, que Tout Naturellement est né, avec comme leitmotiv de se réapproprier notre devenir en construisant des alternatives dans toutes les dimensions de nos vies : alimentation, énergies, éducation, culture, santé, déplacements...

Lip, l’autogestion, l’installation à la campagne, les groupements d’achats...

PhiLiP est né dans le Jura, il a grandi à Besançon, où dans les années 70, comme tous les jeunes de la région, il se pose la question de savoir de ce qu’il va devenir : « la case chômage était inévitable ». Quand l’usine de fabrication de montres LiP a fermé ses portes, PhiLiP, qui sortait avec pertes et fracas de l’école militaire de Saint-Cyr, s’est fait embaucher comme dessinateur pour rejoindre le mouvement ouvrier autogestionnaire qui avait repris l’usine. Une période où il apprendra ce que coopérer dans le travail peut vouloir dire, avec ses réussites et ses difficultés. Dans le courant des années 70, il suit le mouvement post soixante-huitard d’installation à la campagne. En 76, avec une quinzaine de couples, il s’installe en Haute Saône, pour fuir la vie de con du métro-boulot-dodo que lui réservait le travail à l’usine et ne pas « perdre sa vie à la gagner ».
Inventer d’autres façons de vivre ensemble, mais pas en communauté comme beaucoup s’y sont essayés. Attentifs aux mises en garde de René Dumont, qui quarante ans avant tout le monde mettait en garde contre les nuisances de notre développement, et particulièrement de l’agriculture productiviste, la première étape pour PhiLiP et ses amis était d’accéder à une alimentation saine. Ils partent à la recherchent d’agriculteurs dans la région qui veulent bien passer en bio, en leur proposant un débouché de dizaines de consommateurs prêts à s’approvisionner chez eux en pré-achat, une aubaine pour un agriculteur. Ils se constituent alors un solide réseau, « je me voyais partir avec mon estafette bourrée à craquer de bons produits, légumes, fromages et viande que je distribuais en cours de route à des groupements d’achats, jusqu’à Arles où je chargeais du riz bio Bongrain que je remontais » se rappelle PhiLiP.
Dans les années 80, il enchaînera des « vrais » boulots comme les aiment les banquiers : directeur commercial, responsable marketing pour d’importantes sociétés de menuiserie. Il finira même par travailler pour l’industrie du luxe, où il vend du rêve consumériste et « compos[e] avec l’acceptable et l’inacceptable ». La prise d’otage dont il sera victime agira sur lui comme un électrochoc, « ça a fait tilt dans ma tête ». « Les années 80 sont les années de tous les reniements, Mitterrand, Reagan, Thatcher, l’avènement de l’argent roi, la société de consommation, l’individualisme triomphant... Le seul plaisir que m’a donné Mitterrand, c’est de me gracier de 5 ans de privation de droits civiques pour insulte à l’armée ! ».
En 97, Il quitte la Franche-Comté et s’installe dans le pays d’Aix et deux ans plus tard fera un petit tour par l’Apeas. « J’étais membre du REAS depuis son origine au début des années 80, mais pas actif. » Il s’investit dans la préparation du congrès national du REAS à Marseille en 1998. C’est dans cette période là qu’il retrouvera des gens qui lui conviennent mieux. En 1999, il participe à la naissance d’Attac Aix, en pleine montée en puissance d’Attac. La suite, on la connaît.

L’Autre Marché

« Quand on a créé Tout Naturellement, notre première étape a été l’alimentation, qui nous semblait un enjeu majeur en tant qu’éco-citoyens, mais on avait dès le départ l’intention de gagner d’autres terrains » se rappelle PhiLIP.
Tout est parti de l’appel à projets « Dynamique Solidaires », lancé en 2001 par Guy Hascoët, alors Secrétaire d’Etat à l’économie solidaire. « On avait réalisé une étude de marché sur le marché alimentaire de qualité du marché aixois. Notre étude a révélé que 10% des 200 000 habitants du Pays d’Aix en Provence, soit 20 000 habitants, pouvaient être intéressés, montrant l’opportunité de créer un marché local en circuits courts par système de paniers alimentaires biologiques. On a rassemblé des citoyens désireux de s’approvisionner en produits sains directement auprès des producteurs en créant une coopérative d’achats. ». Ils l’appelleront « l’Autre Marché ». Les paysans rencontrés pendant l’étude, qui ne sont pourtant pas des militants dans l’âme, se sont vus proposer un système de vente avec pré-achat, que la plupart ont accepté.
La coopérative, compte aujourd’hui 200 adhérents pour le volet alimentaire, dont 33 paysans. Au lancement de la coopérative, en novembre 2003, 80 paniers étaient distribués, aujourd’hui ce sont 150 paniers qui circulent chaque semaine. Face à la demande qui explose, les inscriptions sont bloquées, car la coopérative ne veut pas y perdre son âme. Tout est mutualisé et planifié : le programme agricole est fait deux fois par an entre les consommateurs et les producteurs. Ensuite la répartition des cultures est faite entre les producteurs, ce qui les oblige à coopérer entre eux. « Nous mettons en relation 33 paysans et 200 consommateurs, il n’y a pas de relation duale entre des consommateurs et un agriculteur, cela oblige à avoir un fonctionnement coopératif » précise PhiLiP. Constituer des paniers avec une bonne diversité de légumes demande beaucoup de travail de la part de l’agriculteur. Tout Naturellement a voulu mutualiser l’effort entre les paysans, en leur garantissant un revenu, et permettre aux consommateurs d’avoir un panier diversifié.
Pour garantir l’indépendance des producteurs, la coopérative a fait le choix de ne pas acheter plus d’un tiers de la production d’un même producteur.

Une corne d’abondance

Sur les 33 producteurs, 10 sont des maraîchers et 23 sont des producteurs de produits autres, disponibles en plus du panier sur catalogue : bière La Cornue, farine de Grans, viandes de la région, poids chiches de Barjols, lentilles de Valensole... « Pour le pain bio, les trois intervenants de la filière sont membres de la coopérative : un producteur de blé livre à un meunier qui livre à un boulanger ; on a une traçabilité totale ! » se réjouit PhiLIP. Un catalogue de 240 produits, dont les producteurs sont installés à moins d’une heure et demie de voiture de Tout Naturellement, par volonté de diminuer les coûts de transport, écologiques et financiers. Trois exceptions à la règle : le comté, le lait de vache et le beurre qui viennent du Jura (100 kg par mois sont écoulés !), les châtaignes qui viennent d’Ardèche et des produits alimentaires complémentaires fournis par Artisans du monde. Le panier hebdomadaire de base est à 18€, et 16€ pour les bas revenus. D’autres produits seront bientôt disponibles dans le catalogue, en plus des 240 produits déjà proposés : produits cosmétiques bio Weleda, lessive bio Sonett.
Actuellement environ 30 consommateurs arrivent à se passer du supermarché pour les aliments et bientôt pour toute leur consommation.

Pérennité financière

La coopérative d’achat, qui rassemble consommateurs et producteurs, est une association de fait (non déclarée en Préfecture), non fiscalisable. Tout Naturellement est une association déclarée qui gère la coopérative d’achat, en prélevant 15% sur les prix payés par les consommateurs, pour couvrir les frais de fonctionnement entre membres de la famille coopérative. Chacune des activités coopératives dispose de son propre compte bancaire, la comptabilité est analytique. L’Autre Marché a bénéficié d’aides à l’emploi pendant trois ans, et devient maintenant autonome en pérennisant le poste de permanent sur ses fonds propres.

Alter-Amap ?

L’Autre Marché, a démarré fin 2001 en même temps que les deux premières Amap à Aubagne et Toulon. Ces deux initiatives ont été soutenues au même moment par l’appel à projets « Dynamiques Solidaires » de Guy Hascoët. « Quand nous avons déposé notre dossier au Secrétariat d’Etat à l’économie solidaire, on ne savait pas encore que Alliance Provence venait de faire la même chose » se rappelle PhiLiP.
Le fonctionnement en coopérative d’achat oblige à instaurer un dialogue permanent entre un groupe de producteurs et de consommateurs, mais aussi entre les producteurs et entre les consommateurs. Ce qui oblige à sortir des comportements consuméristes. Ce que ne permettent pas toujours les Amap, où l’on constate parfois que les comportements individualistes et dénués de sens peuvent être très présents : des producteurs en situation de force qui imposent leurs productions et leurs prix et des consommateurs qui se « servent comme au supermarché ».
Pourtant pas de concurrence entre les deux démarches pour PhiLiP, qui les voit plutôt comme complémentaires, « les Amap sont un formidable pas en avant pour la consommation responsable, si l’on veut faire sortir les gens des supermarchés, plus il y a de circuits-courts, mieux ce sera ! ».

L’énergie solaire ? Tout Naturellement Solidaires !

Depuis quelques temps, Tout Naturellement développe deux autres pôles d’activité autour de l’énergie et de l’habitat. Tout Naturellement Solidaires est une coopérative d’achat déclarée, née pour permettre l’accès aux équipements solaires à des prix raisonnables. La coopérative importe du matériel d’un fabricant grec de panneaux solaires thermiques conformes aux normes européennes. Mais dans le domaine du solaire, l’achat de matériel n’est pas tout, la pose requière un peu de technicité et rebute plus d’un ménage à s’installer vu les coûts prohibitifs pratiqués par les installateurs. « Nous avons formé un des membres de la coopérative à l’installation de matériel solaire. Du coup la coopérative peut vendre des services de pose soit « clés en main, soit en accompagnement professionnel d’une personne qui se lance elle même dans l’installation pour diminuer les coûts » précise PhiLiP.
Côté tarifs, la coopérative d’achat achète hors taxe et à prix d’usine en Grèce à moins 43% et prend 20% pour frais de gestion. Le consommateur peut se procurer un équipement à prix d’usine moins 23%. « On a calculé que 4m2 de capteurs solaires sélectifs plus un ballon de 200 litres plus l’installation en thermo siphon par Tout Naturellement Solidaires revient à 3 900€, et si l’on déduit le crédit d’impôt de 1 000 €, l’équipement posé reviendra à 2 900 € TTC », soit environ 50% de moins que par les filières classiques.
Bientôt Tout Naturellement Solidaires embauchera un animateur technique et commercial. En attendant, la Région Paca lui verse une aide à l’emploi et cette nouvelle activité est également soutenue par le Conseil Général des Bouches du Rhônes, au titre des nombreuses initiatives solidaires que génère Tout Naturellement.

Auto-éco-construction non spéculative

Partant d’un questionnement sur ce qu’habiter peut signifier, et comment l’habitat peut influer sur nos vies, Tout Naturellement porte actuellement un projet, déjà avancé, de créer un éco-site en Paca. Un éco-site qui se décompose en 4 segments : un segment « agriculture », un segment « activité économique solidaire et écologique » avec 4000 m2 de locaux d’activités de services et de productions, un segment « éco-hameau » avec des habitations mixant les différentes catégories sociales et culturelles, et un segment tourisme vert et éthique avec notamment un camping et un hôtel.
L’ensemble des constructions sera bâti au minimum aux normes HQE (Haute qualité environnementale), largement insuffisantes selon PhiLIP, et intégrera au maximum les méthodes de l’écoconstruction (ossature bois, isolation en paille et chanvre, terre crue... ), et se conformera au Minergie1.
Pour l’heure, sept structures, associations et coopératives, sont parties prenantes de l’éco-site dans le collectif Attitudes Solidaires.
La volonté est de montrer qu’il est possible d’innover dans un secteur hyper spéculatif, en proposant une approche coopérative et solidaire de l’habitat semi-collectif et de l’activité, regroupés sur un même lieu.
Le démarrage probable des travaux est prévu en 2006.

Parallèlement à la mise en place d’actions concrètes, Tout Naturellement n’oublie par pour autant de réfléchir et d’échanger sur les thématiques de l’éducation populaire, en organisant régulièrement (tous les 2e samedi de chaque mois ) des rencontres débats, tables rondes festives, ouvertes à tous...
« Se réapproprier notre devenir d’éco-citoyen » disait PhiLiP...

En images

le local
Mis à jour : jeudi 17 décembre 2009
La dynamo

· Lire les anciens numéros