Rencontre jardinière à l’APEAS

Le Réseau des Jardins Solidaires Méditerranéens (RJSM) n’avait jamais rencontré Passeurs de jardins. L’APEAS, fidèle à sa mission de mise en lien des acteurs les a donc invité à discuter autour d’un café et d’un chocolat ayant survécu à la chasse de Pâques.

Une fois les présentations faites, Sébastien Guéret, président du RJSM, Alexandrine Fillion, coordinatrice du réseau et Jacqueline Gambini, présidente de l’association Passeurs de Jardins ont échangé sur leur vision des jardins, de la transition, des utopies partagées... Après une heure de discussion, tout le monde est retourné à ses activités en se donnant rendez-vous le 4 juin au jardin de Font Obscure pour un café-projets dans le cadre des activités du PILES de Marseille dont on vous parle plus en détail dans l’article ici.

Jardiner, un acte politique ?

Sébastien Guéret, président de l’association RJSM :
Le jardin est un acte politique en lui même. C’est un outil de militantisme, une notion importante pour nous. On peut aborder le jardin comme un levier politique parce que l’action politique commence dans notre mode de vie, notre quotidien... Le jardin est un moyen de s’approprier son environnement et si l’on y regarde de plus près, intervenir sur un petit bout de planète et l’investir dans cette optique, c’est modifier la planète dans son intégralité aussi. Pas de manière instantanée évidemment, mais c’est là que réside cet engagement.


Jacqueline Gambini, président de Passeurs de Jardins
Jardiner, c’est un acte de résistance. Résistance dans le sens où être en contact avec la terre, mettre les mains dans la terre, se confronter aux lois de la vie, aux échecs, au temps qui passe pas aussi vite que ce qu’on voudrait, c’est une manière de recommencer à sentir par soi-même, à penser par soi-même.. C’est une autre forme d’apprentissage qui est plus authentique, loin de la pensée unique. Si on a la chance de disposer d’un petit bout de terrain et manger ses propres tomates - et ainsi éviter de rendre service à Monsanto en utilisant ses propres semences ou en faisant appel à Kokopelli par exemple - on peut sortir de la pensée unique et des modèles dominants. Une forme de résistance devient alors possible. C’est aussi la reconquête d’une forme d’authenticité et de confrontation au réel avec l’autre dans le cadre d’une végétalisation de rue, d’un jardin partagé par exemple. Retourner au réel dans un monde de plus en plus désincarné, virtuel, connecté. A tout ça, on peut ajout l’aspect biodiversité. On essaie avec Passeurs de Jardins d’insister dans la mesure du possible sur le fait qu’on fait partie de la biodiversité, que l’homme n’est pas à côté ni au-dessus, il y est tout simplement. Et sans une biodiversité aussi étendue et riche que possible, on est tous condamnés. On ne mange plus, on ne s’habille plus, on ne boit plus...

Sébastien Guéret
Aujourd’hui on jardine contre alors qu’il faudrait jardiner pour ou avec. Il y a beaucoup de choses que je partage dans les idées évoquées par Jacqueline. J’irais encore plus loin qu’elle cependant. La résistance du jardin, c’est la résistance contre les lobbies industriels, agroalimentaires et politiques. C’est entrer en résistance contre les gens qui ont le pouvoir aujourd’hui et l’accaparent. On leur fait peur parce que demain ils n’auront plus les manettes. Monsanto les aura peut-être si elle parvient à continuer sa politique de contrôle de la planète. Aujourd’hui, ils en viennent à créer des bulles spéculatives sur l’alimentation. Face à ça, jardiner est un vrai acte de résistance.

Végétalisation de rue à Marseille

Jacqueline Gambini
Tout cela me fait penser à "Incroyables Comestibles". Ce qu’ils font est un véritable acte de résistance. Défendre la gratuité, c’est une manière de résister aussi contre la marchandisation des rapports, de la culture, de tout. Le propre d’Incroyables Comestibles, c’est de planter des légumes devant chez soi et y poser un panneau "servez-vous". Quand j’ai proposé l’idée aux amis jardiniers, tout le monde a hurler de rire en disant qu’à Marseille c’est impossible. C’est insupportable comme réaction. À Rennes c’est possible, à Bordeaux aussi mais à Marseille, ça ne le serait pas ! Il est vrai que c’est difficile mais si personne n’essaie, on ne fait rien, on se résigne. À Marseille par exemple il y a énormément d’oliviers sur les ronds points et dans les espaces publics...

Sébastien Guéret
Il y a justement une opération de recensement en cours en ce moment. Lionel mène un travail de repérage de tous les oliviers pour essayer de les récolter.

Jacqueline Gambini
Dans le même registre, il y a ce que font les brouettes de la Belle de Mai avec vergers de ville qui propose la cueillette collective dans les arbres fruitiers de particuliers qui n’ont plus le temps ni la force ou l’envie de ramasser leurs fruits. Il y a aussi un Collectif pour la défense des terres fertiles qui a planté avec "Les Paniers Marseillais" un verger de la colère dans la Bastide Bel Air (14è arrdt) menacée par un plan immobilier. Ils sont allés planter des arbres fruitiers...

Sébastien Guéret
Pour revenir à ce que disait Jacqueline, le jardin est aussi un moyen de résister au progrès. Il ne s’agit pas de revenir à la chandelle mais pendant longtemps le progrès technologique a été synonyme de libération de la contrainte. Aujourd’hui on se rend compte que ce n’est plus vrai. Le progrès crée de nouvelles contraintes, des addictions et il nous déconnecte du réel. Le jardin, la nature c’est la réalité. On a cru que le bonheur était de ne plus avoir de contraintes et sous prétexte de s’en libérer, l’homme ne supporte plus aucune frustration. Finalement, on se rend compte que le bonheur est intimement lié à des contraintes aussi. On retrouve cela dans le jardin naturel. Là aussi, les progrès technologiques dans l’agriculture ont été une forme de libération de la contrainte mais aujourd’hui on sait que ce n’est plus du tout vrai. On se retrouve avec des formes de jardinage naturel où on est plus du tout dans le labeur, ni dans le labour justement. On retrouve la notion de plaisir parce qu’on est dans une forme d’harmonie.

Alexandrine Fillion (RJSM)
Pour rebondir sur la notion de contrainte. Le progrès a en effet beaucoup d’intérêt mais il est très dangereux si on oublie les savoir-faire sous prétexte que l’on se repose sur des outils qu’on ne maîtrise pas. Aujourd’hui, si on me lâche dans la nature, j’ai l’espérance de vie d’un papillon ! Et encore, un papillon peut vivre plusieurs jours...

Jacqueline Gambini
Je partage tout ça, les idées autour de la transition, de l’autonomie mais il faut se garder des discours trop radicaux si on veut convaincre ceux qui ne partagent pas ces positions-là. Il ne faut pas laisser penser qu’on souhaite revenir à l’âge de pierre.

Sébastien Guéret
Puisque tu en parles, je vous propose de revenir un instant à l’âge de pierre. Je cite souvent Marshall Sahlin, un anthropologue américain qui a revisité l’anthropologie économique, voilà ce qu’il dit : "Si l’homme primitif ne rentabilise pas son activité, c’est non pas parce qu’il ne sait pas le faire mais parce qu’il n’en a pas envie. Qu’en est-il de l’économie dans les sociétés primitives ? À cette question fondamentale, la réponse classique de l’anthropologie économique est la suivante : l’économie archaïque est une économie de subsistance et de pauvreté. Elle parvient au mieux à assurer la survie du groupe, incapable de sortir du sous-développement technique. Le sauvage écrasé par son environnement écologique est sans cesse guetté par la famine et l’angoisse, telle est l’image habituellement répandue. Non seulement l’économie primitive n’est pas une économie de misère mais elle est la première et jusqu’à présent la seule société d’abondance. Australiens et Bochimans, dès lors qu’ils estiment avoir recueilli suffisamment de ressources alimentaires, cessent de chasser et de collecter. Pourquoi se fatigueraient-ils à récolter au-delà de ce qu’ils peuvent consommer ? Pourquoi des nomades s’épuiseraient-ils à transporter inutilement d’un point à un autre de pesantes provisions puisque les stocks sont dans la nature elle-même ? Encore faut-il observer que ce travail quotidien est rarement soutenu, coupé qu’il est de fréquents arrêts de repos, ensuite qu’il n’implique jamais l’intégralité du groupe. Outre le fait que les enfants et les jeunes gens ne participent pas ou peu, ce n’est même pas l’ensemble des adultes qui se consacrent simultanément à la recherche de la nourriture. Loin de passer toute leur vie à la quête fébrile d’une nourriture aléatoire, ces prétendus misérables ne s’y emploient que 5 heures par jour en moyenne, plus souvent entre 3 et 4 heures... [1]"

Pour mieux connaître les acteurs

Passeurs de Jardins
Passeurs de jardins, avant d’être de la militance, c’est aussi du plaisir. Quand j’ai créé "Rendez vous au jardin" et que j’ai invité les associations naturalistes, nous nous sommes réunis autour d’une table. Il y avait énormément de gens, des spécialistes des insectes, des mammifères, des chauve souris. Ils avaient tous des compétences extraordinaires mais je me suis aperçue qu’ils ne se connaissaient pas. Et s’il y a bien un domaine dans lequel tout est interdépendant, c’est l’écologie. C’est un peu comme si les oiseaux ne parlaient pas aux papillons, les papillons ne parlaient pas aux chauve souris... et je me suis dit qu’il manquait de lien dans tout ça. Passeurs de Jardins, c’est ça. La volonté de faire du lien entre tous ces gens : entre les naturalistes et les artistes, les artistes et les jardiniers, les jardiniers et les jardins partagés etc.. établir des passerelles en somme. Aujourd’hui, j’essaie de travailler sur un guide de la végétalisation des rues. Je souhaite le mettre à disposition et c’est encore une manière de faire du lien, relier les compétences des uns et des autres au service de la communauté. Le terme de "passeurs" est donc pour nous très important.
Association Passeurs de Jardins
20 bd Louis-Pierotti, 13009 Marseille
liens@passeursdejardins.org
06 66 38 86 54
Facebook des Passeurs
http://passeursdejardins.wordpress.com

Le Réseau des Jardins Solidaires Méditerranéens (RJSM)
C’est quoi, un jardin solidaire ? Le jardin solidaire ou partagé, un outil d’aménagement durable du territoire. C’est un lieu innovant face à l’urbanisation croissante. C’est un espace de nature cultivé ou sauvage à taille humaine, une « parenthèse de verdure » dans un contexte de béton. Dans un jardin solidaire, on sème, on plante, on récolte, on cultive son potager mais aussi la convivialité, le partage, la solidarité entre voisins et habitants de la ville, du quartier ou du village. Parmi ces jardins, on trouve :

  • Les jardins pédagogiques. C’est un espace privilégié d’éducation à l’environnement, à la citoyenneté et à la nature.
  • Les jardins familiaux. Ces lieux regroupent des parcelles de cultures individuelles et des aménagements collectifs.
  • Les jardins collectifs. C’est un espace partagé (le plus souvent public), animé et géré par un groupe d’habitants dans une dynamique de développement de vie de quartier ou de village.
  • Les jardins thématiques. Certains jardins se spécialisent pour également être thérapeutique,culinaire, artistique, expérimental,conservatoire de plantes rares ou utiles, patrimonial, etc.
  • Les jardins d’insertion. Le jardin est un espace ressource, favorable à la reprise de confiance en soi et aux autres, et un tremplin vers l’emploi. Les actions du réseau : créer du lien (aide au montage de projets de jardins, mutualisation d’expérience et de moyens, entraide, partage de savoir-faire...), proposer des formations (rencontres, échanges sur des thèmes liés aux jardins, formations pour jardiniers et animateurs, développement d’un pôle ressource...), peser (sensibiliser les pouvoirs publics, organiser des événements, participer au réseau national Jardin dans Tous Ses États...)
    RJSM
    4 cours de la République - 13350 Charleval
    09 63 24 55 57
    contact@reseaujsm.org
    www.reseaujsm.org

[1] Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, Marshall Sahlins, Gallimard, 1976

Mis à jour : jeudi 25 avril 2013
La dynamo

· Lire les anciens numéros