Rencontre avec Richard Stallman, initiateur du mouvement des logiciels libres


La Dynamo a rencontré Richard Stallman, président de la Free Sofware Foundation et initiateur du mouvement du Logiciel Libre, à l’occasion de sa conférence exceptionnelle intitulée "Logiciel Libre, Société Libre et Solidaire" qui a eu lieu à Marseille le mercredi 22 février 2012 et qui a été portée par l’association Assodev-Marsnet.

Vous pouvez également regarder la vidéo de la conférence de Richard Stallman à Marseille en cliquant ici

Propos recueillis par Sandra Blondel

Quelles sont les grande dates qui ont marquées le mouvement des logiciels libres ?

Les changements ne se font pas du jour au lendemain. Je ne pense pas en terme de dates. Nos victoires ne sont pas abruptes, il n’y a pas une date où la victoire a lieu. Cependant, je pense à septembre 1983 quand j’ai annoncé le Mouvement des logiciels libres et celle du 5 janvier 1984 le jour où j’ai démissionné du MIT (Institut de Technologie du Massachusetts) pour commencer le système d’exploitation libre GNU.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer ce système d’exploitation libre GNU ?

Pendant les années 70, je travaillais dans les laboratoires d’intelligence artificielle du MIT et mon travail portait sur un système d’exploitation libre. A cette époque, tous les logiciels que nous utilisions étaient libres. Je vivais dans une communauté de logiciels libres et j’ai apprécié ce mode de vie. En 1971 quand j’ai commencé, travailler sur un système d’exploitation libre n’était pas rare mais en 1980 nous n’étions plus que les seuls laboratoires à utiliser un système libre. La liberté avait disparu partout dans le monde sauf chez nous. Je ne suis retrouvé à faire face à un futur de soumission aux logiciels privateurs et j’ai dis non. J’ai choisi de lutter pour la liberté, pour rétablir la liberté perdue.

Pourquoi dans les années 80, vous êtes-vous retrouvé tout seul à utiliser des systèmes libres ?

Parce que petit à petit, les fabriquants d’ordinateurs ont décidé de rendre privateurs les systèmes qu’ils développaient.

C’est quoi un logiciel libre ?

C’est un système qui respecte les droits de l’homme. Je peux expliquer le logiciel libre en trois mots : liberté, égalité, fraternité. Liberté parce que l’utilisateur de logiciel libre est libre. Égalité parce qu’à travers un programme libre, personne n’exerce de pouvoir sur personne. Fraternité parce que nous encourageons la coopération entre les utilisateurs. Avec les logiciels, il y a deux possibilités : soit les utilisateurs ont le contrôle du programme, soit le programme a le contrôle des utilisateurs. Le premier cas est celui des logiciels libres. L’autre cas est celui des logiciels privateurs qui prive la liberté à ses utilisateurs. L’un est éthique, l’autre est injuste.

Pour avoir le contrôle du programme, les utilisateurs ont besoin de plusieurs libertés. C’est ce que j’appelle les quatre libertés. Ce sont les libertés essentielles qui définissent le logiciel libre et fondent ses critères. Si les utilisateurs disposent de ces libertés, ils auront le contrôle de ce programme. Mais s’ils n’ont pas ces libertés essentielles, c’est le programme qui aura le contrôle des utilisateurs. Le développeur a le contrôle du programme qui devient un instrument de pouvoir injuste. Il faut lutter contre cette injustice et éliminer les logiciels privateurs de liberté.

Quelle différence faites-vous entre le logiciel libre et l’open source ?

Dans les années 90 le système GNU-Linux s’est diffusé et a gagné des utilisateurs. Mais la majorité des utilisateurs ne pensaient pas à la liberté. Il y avait alors deux grandes politiques dans la communauté : le mouvement des logiciels libres et l’autre camp qui rejetait nos idées éthiques mais utilisait les logiciels libres pour d’autres raisons. En 1998, l’autre camp a inventé l’expression « open source » comme « drapeau » de sa philosophie.

Pour nous le logiciel libre est avant tout une question éthique. Pour les partisans de l’open source, il s’agit juste de développer des programmes « commodes » et « fiables » en mettant en avant des valeurs pratiques qui pour moi sont superficielles. Voici les différences profondes entre la philosophie du mouvement des logiciels libres et celle de l’open source.

Quel est le modèle économique du logiciel libre ?

Il n’y en a pas. C’est comme demander quel est le modèle économique de la liberté ? Il n’y a pas besoin de modèle économique, c’est une liberté fondamentale. Pour moi, toute question de modèle économique est secondaire.

Quels sont les principes de fonctionnement du logiciel libre ? Les principes de fonctionnement de la communauté ne relèvent pas du domaine économique. Notre communauté est très décentralisée, chaque projet met en place ses propres règles.

Comment ce système libre pourrait inspirer le modèle économique dominant ?

L’ordinateur peut copier un programme, si l’utilisateur dispose du code source et sait le faire, il peut changer le programme pour l’adapter à ses besoins, pour l’améliorer et proposer sa version modifiée. Ce n’est pas pareil pour les meubles, la nourriture ou les vêtements. Il faut fabriquer chaque chose et c’est très différent, nous n’avons de « copieuse » pour faire ces choses. Les idées du logiciel libre ne s’appliquent pas à ces domaines. S’il y avait des copieuses pour fabriquer les choses de la vie courante, je dirais que chacun devrait être libre de les utiliser mais ces copieuses n’existent pas. C’est de la science-fiction. Donc pas besoin de prendre des postures éthiques réelles pour des questions qui ne se posent que dans la science-fiction.

Que pensez-vous des Fab’Lab ?

Pour les dessins des objets fonctionnels utilisés pour fabriquer des objets par des imprimantes 3D, ces oeuvres doivent être libres. Mais ça ne concerne qu’un petit champ réduit de la vie. Peut-être que ça changera et peut-être que mes conclusions changerons aussi. Mais un dessin pour fabriquer une puce par exemple, nous ne pouvons pas la copier. Donc pas besoin que ce dessin soit libre ou disponible car nous ne serions pas capable de l’utiliser. Si un jour nous sommes capables de l’utiliser ça changera la question.

Aujourd’hui notre système économique est basé sur la marchandisation de tout et prive les gens de liberté. Ca, c’est une autre question. Cet ordinateur est la propriété de FSF. Je ne critique pas, je ne suis pas opposé à la propriété privée en général. C’est une autre question. Aussi ta copie d’un programme libre est ta propriété privée. C’est Microsoft qui ne respecte pas la propriété privée. Microsoft dit « Toute copie de Windows lui appartient » Cette entreprise méprise la propriété privée tandis que nous la respectons.

Qu’est-ce qui vous motive encore pour vous battre pour les logiciels libres ?

Je veux vivre en liberté et je veux aussi que les autres vivent en liberté.

Quelle est votre utopie de société ?

Je ne cherche pas une utopie parce que je reconnais que la liberté n’assure pas une vie sans tragédies ni une vie sans disputes. Mais en remplaçant le logiciel privateur par le logiciel libre, nous pouvons éviter un genre de dispute et d’oppression.

Qui vous inspire ?

Beaucoup des personnes m’inspirent un peu mais je n’ai pas d’ « ’idole ». Il y avait un blogeur égyptien qui a été arrêté et condamné à la prison. Il y a commencé une grève de la faim. Lui a été très fort dans sa lutte pour la liberté. C’était en 2011. Il mérite d’être cité, malheureusement j’ai oublié son nom.

Quel est votre métier aujourd’hui ?

Je dirais organisateur politique et conférencier

Hacker ?

Non ce n’est pas mon métier c’est ma vocation. J’aime bien utiliser l’intelligence dans un esprit ludique C’est ce que veut dire le mot hacker : quelqu’un qui pratique l’intelligence dans un esprit ludique.

Quelles sont vos prochaines luttes ?

Les luttes ne se font pas en série. J’ai plusieurs luttes qui se mènent en parallèle. Une lutte importante aujourd’hui est celle contre les livres numériques qui ôtent la liberté à ses utilisateurs. En principe il n’y a pas de problème, un livre numérique peut respecter nos libertés mais ce n’est pas ce que les éditeurs font. Si l’utilisateur ne peut pas acheter un livre dans l’anonymat, il ne faut pas s’identifier. Si le lecteur ne peut pas donner un livre en cadeau, prêter ou vendre son livre comme il veut, je trouve ça injuste. D’autant plus, s’il y a une porte dérobée qui a le pouvoir de supprimer le livre à distance sur commande. Même une seule de ces injustices rend injuste ce produit. Pour maintenir la liberté, il faut apprécier la liberté et l’intérioriser. Il faut donc rejeter toutes les tentations de la perdre.

Mis à jour : vendredi 27 avril 2012
La dynamo

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