Par Elsa Bonnal

Qu’est-ce que coopérer veut dire ?


Le travail coopératif version ATIC (Actions pour des Territoires d’Intelligence Collective)

Quand un groupe se réunit autour d’un projet commun, porteur de tellement de sens pour chacun de ses membres, l’épreuve du temps (passé l’enthousiasme des premières amours, pourrait-on risquer !), finit trop souvent par déliter les aspirations communes, sous la pression des non-dits, des tensions cachées, des incompréhensions mutuelles. Le respect des différences que nous appelons tous de nos vœux, devient une épreuve quand il se traduit par la confrontation à des besoins antagonistes, à de vifs désirs, à des aspirations contradictoires... Oui, l’imbrication du je et du nous, ça se travaille : au moyen d’un processus coopératif. Celui-ci nécessite que chacun de ceux qui constituent le groupe engage sa singularité. En situation de crise, la condition d’émergence d’une pensée singulière est de soigner la relation entre les êtres qui pensent. La crise abrite alors une opportunité de changement. L’Homme est au-delà de l’acteur.

On sait depuis Marx, que pour permettre à un groupe de renouveler son imaginaire politique, il ne suffit pas seulement de rendre possible la production d’objets, mais de créer un cadre pour que les participants puissent produire leurs conditions de vie sociale et politique. Alors, l’enjeu du groupe de coopération est toujours celui du pouvoir à recouvrir sur l’acte, du pouvoir d’agir sur l’environnement social et sur les institutions qui l’organisent. Sans un espace de confrontation à des points de vue perçus comme antagonistes - et nous venons de voir que le groupe abrite cette diversité de perceptions, que l’expression de celle-ci soit autorisée ou pas - la tendance est de désigner à l’extérieur du groupe la source des dysfonctionnements. C’est renvoyer le groupe à l’impuissance car il ne peut agir sur ce qui ne relève pas de lui-même. Ces dysfonctionnements relèvent d’un système d’interaction, duquel le groupe, en tant qu’échantillon de la société, n’est pas exclu. L’intelligence collective est l’élaboration d’une capacité collective d’agir le changement individuel et collectif par cette confrontation aux antagonismes. Et le conflit offre une valeur positive pour travailler les résistances à cette pensée réflexive du groupe sur lui-même, et derrière lui, de la société. C’est en agissant sur la capacité de l’individu à penser sa place dans un monde complexe_ dont le groupe d’acteurs est un échantillon_ qu’on favorise les conditions de son investissement dans le changement de ce monde. Le dialogue conflictuel prévient la violence de l’exclusion, du délitement du groupe.

Le processus de coopération vise alors à faire tenir des savoirs ensemble. « Agir exige une pensée propre et chacun d’entre nous a la possibilité de donner du sens à ce qui se vit » (Mireille Cifali) [1]. Là où la collaboration fonctionnelle cherche à juxtaposer des savoirs, la dynamique interactive donne à voir et à penser la subjectivité des rapports au savoir. L’intention est alors plutôt centrée sur la relation entre les sujets que sur le résultat informationnel, bien que l’enjeu soit de permettre une « circulation de l’information » au sein du groupe. Il s’agit de construire entre les sujets une capacité de dialogue, tout en considérant d’une part que le sujet lui-même n’est pas un tout cohérent mais un être humain, donc constitué d’incohérence, de volontés contradictoires, d’inertie involontaire et de résistances ; et d’autre part que le groupe, rencontre plus ou moins effective entre les sujets, est fait de cette même matière incohérente, antagoniste et trouble. Faire ainsi la place aux sujets (au sens psychanalytique du terme) et à leurs interactions est une voie de changement social ; être, penser, agir en est le processus réitératif. L’intelligence collective est alors envisagée comme un mouvement intersubjectif qui génère de nouveaux savoirs.

Edgard Morin, dans son dernier ouvrage [2], remarque que si des institutions et des lois peuvent construire des cadres qui favorisent la liberté et l’égalité (deux pôles en tension), la fraternité, elle, ne peut être instituée. La fraternité ne peut être réduite à l’empathie ; car il n’y a pas d’enjeu politique à aimer un autre soi-même. La fraternité a priori est rare en dehors des cadres d’une idéologie spirituelle, elle est même illusoire : elle s’éprouve dans la relation. Le dialogue conflictuel permet de reconnaître la part de vérité qui est contenue dans le discours de l’autre, lorsqu’il est perçu comme antagoniste. C’est de cette rencontre qu’émerge la fraternité, une fraternité offensive, politique, plutôt que morale. Le résultat de ce mouvement est de donner et de prendre place, de reconnaître la part de l’autre dans la nécessaire émergence d’identités collectives évolutives. Au sein de l’association ATIC, nous cherchons par nos actions à créer des cadres favorables à l’interaction entre les sujets, pour transformer durablement les pratiques des acteurs ; et à institutionnaliser ces changements de pratiques, en vue, non seulement d’améliorer le vivre ensemble, mais aussi de faciliter la capacité collective d’agir ensemble.

Elsa Bonnal lors de l'atelier "Habitat groupé" de Festisol Elsa Bonnal lors de l’atelier "Habitat groupé" de Festisol

Contact : Elsa Bonal
ATIC – Actions pour des Territoires d’Intelligence Collective
Maison de la vie associative – Bd des Lices – 13 200 Arles
actions.territoires@orange.fr - O4 86 32 90 82 /

[1] Mireille Cifali, De la clinique, un engagement pour la formation et la recherche, Montréal : De Boeck, 2006

[2] Edgard Morin, Ma gauche, Paris : François Bourin, 2010

Mis à jour : lundi 17 janvier 2011
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