Par Yolande Riou

Les télévisions locales et la participation citoyenne


Article extrait de Territoires - n°475 - février 2007

A quoi servent les télévision locales ?

Les télévisions locales sont rarement étudiées pour leurs qualités « participatives ». Pourtant, il paraît intéressant de voir ce que la participation des habitants peut apporter aux télévisions locales et ce que ces dernières peuvent faire pour encourager la participation. Plongée dans deux télévisions locales : Riv’Nord et Télé Millevaches.

Télé Millevaches est une structure qui a presque vingt ans d’existence. Située sur le plateau de Millevaches, en plein cœur du Limousin, à l’intersection de la Creuse, de la Corrèze et de la Haute-Vienne, c’est une télévision profondément rurale. Elle produit un magazine par mois, le « Magazine du Plateau », enregistrée sur une cassette VHS. Celle-ci est dupliquée et envoyée à quelques trois cents relais, chargés de la faire connaître et de la prêter aux habitants du plateau. Au sein de la structure, l’atelier de production assure la réalisation de films de commande, pour les institutionnels, les privés, les associations… Cela permet d’apporter une part d’auto-financement, l’essentiel du budget provenant de subventions. Riv’Nord est une structure très jeune, qui a à peine trois ans d’existence. Située à Saint-Denis, dans la région parisienne, c’est donc une télévision placée dans un contexte profondément urbain. Elle a produit plusieurs films, projetés dans son local ou dans le cinéma d’art et d’essai dionysien, L’écran. Elle tente aussi d’assurer une part d’auto-financement, en produisant des films de commandes, bien qu’une grande partie de son budget soit également issu de subventions. Au-delà de leurs différences, c’est leur appartenance à la Fédération Nationale des Vidéos Des Pays et des Quartiers, qui les rassemblent autour de valeurs communes auxquelles elles ont toutes deux adhérées. Cette fédération promeut ainsi la démocratie locale, l’inscription des télévisions locales sur un territoire particulier, ou encore l’absence de tout clientélisme. « Dans tous les cas, la notion de proximité est prépondérante : il s’agit de valoriser le pays et ses habitants, de leur offrir un espace de communication, de mettre en valeur les potentialités locales, de travailler à l’intégration des différentes composantes de la réalité sociale de l’aire concernée. » [1] De plus, chacune des deux structures se situe sur des territoires qui, bien que différents, semblent assez défavorisés à première vue. Un certain déficit de vie culturelle, dû d’un côté à la faible densité du plateau de Millevaches, et de l’autre à une population dionysienne en grande partie dans la détresse symbolique, est indéniable. Cependant, les habitants de ces territoires trouvent des ressources pour contourner ces désavantages apparents, notamment en mettant en place un réseau de relations très développé, par l’intermédiaire d’un tissu associatif particulièrement présent.

Comité de visionnage

La réalisation d’un reportage semble être la manière la plus évidente de participer à une télévision locale. Cela constitue d’ailleurs le travail quotidien des salariés. Mais les habitants ne sont pas en reste et apprécient également de pouvoir s’impliquer au niveau technique. Certains réalisent leurs propres reportages, tandis que d’autres se contentent d’un aspect plus particulier : « main-d’œuvre » pour le tournage ou le montage, présentation d’une rubrique, « prêt » de sa voix pour les commentaires… La réalisation d’un reportage implique différentes étapes, dont certaines sont préférées à d’autres par les habitants. La participation aux réunions est une autre forme d’implication dans une télévision locale. Ces réunions peuvent concerner le quotidien de la structure. C’est le cas du comité de visionnage, à Télé Millevaches, qui se réunit tous les troisièmes jeudis du mois. C’est l’occasion pour les salariés et les bénévoles de regarder le magazine qui vient d’être réalisé et de discuter des diverses orientations possibles pour les prochains sujets. Les réunions regroupent aussi les rapports que les télévisions locales entretiennent avec leurs tutelles politiques et financières, ou avec d’autres médias. Si cet aspect relationnel concerne plus particulièrement les permanents de la structure, les bénévoles peuvent aussi apporter leur soutien dans ce domaine. La « diffusion », au sens large de ce terme, concerne à la fois les différentes façons dont un habitant peut devenir téléspectateur des programmes de la télévision, mais également les diverses actions qu’il peut envisager de faire afin de promouvoir cette télévision. Salariés, bénévoles mais également simples spectateurs, tous y participent. Ils sont amenés à visionner des reportages, seuls, chez eux, ou de manière collective, par exemple au cours d’une réunion. Certains individus tiennent aussi le rôle de relais. Institués à Télé Millevaches, puisque les relais sont les dépositaires de la cassette mensuelle, ils sont également présents à Riv’Nord où les associations locales forment un véritable « terreau » pour la structure. Enfin, « diffuser » la télévision, c’est également conserver la mémoire des événements qui l’ont marquée. Quelques spectateurs, notamment à Télé Millevaches dont la longévité est supérieure, archivent ainsi sommaires des magazines et articles de presse à propos de leur média local.

« La personne plutôt que la recette »

Participer à une télévision locale est le résultat de démarches différentes de la part des habitants. Certains font ainsi valoir des raisons « altruistes » à leur implication. Ils expriment par exemple leur volonté de rendre service à une structure dont ils reconnaissent l’intérêt pour l’animation locale. Suite à la sollicitation des permanents de la télévision, ils souhaitent apporter leur aide dans différents domaines (technique, administratif…) D’autres personnes souhaitent réinvestir au sein de la télévision locale un comportement qu’ils adoptent au quotidien. De cette volonté naît le désir de valoriser les personnes rencontrées au jour le jour, de faire toujours ressortir le meilleur côté de chaque être humain. Ce désir peut se manifester au sein même de la construction d’une rubrique. Josie, responsable de la rubrique cuisine à Télé Millevaches, raconte : « Donc, on a continué à chercher des choses en allant de plus en plus vers… la personne, mettre en avant la personne, plutôt que la recette. Ou une ambiance, ou quelque chose. ». Montrer des facettes inconnues d’une personne est une manière profondément altruiste de valoriser les autres. Mais la participation aux activités d’une télévision locale peut également provenir d’un désir de soutenir le développement local. C’est plus particulièrement le cas des élus des collectivités territoriales, parfaitement conscients de l’apport d’une telle structure sur leur territoire. Les participants avancent donc un certain nombre de raisons quant à leur engagement dans une structure audiovisuelle, en écho avec les principes d’une télévision locale qui se fait forte d’aller chercher la parole des gens, de valoriser le territoire. Riv’Nord, comme Télé Millevaches, sont considérées comme des télévisions « militantes ». Revendiquant leur indépendance, notamment par rapport à la sphère politique, elles n’hésitent pas à aborder des sujets plus polémiques, tout en respectant la diversité des points de vue. La structure participative cherche en effet à rester à l’écoute des habitants, en mettant en place des débats dans lesquels chacun peut trouver une occasion de s’exprimer, mais également en organisant les conditions d’un « retour » sur le contenu de ses programmes. Les télévisions locales privilégient en outre un fonctionnement le plus collectif possible, afin d’encourager les habitants à agir au sein de la vie locale. Réaliser des films en commun amène les participants à se croiser, à se rencontrer, à se découvrir. Ils se sentent alors autorisés à agir, car leur action pour la télévision leur a donné confiance en leurs propres capacités. Des motivations plus « personnelles », qui n’en sont pas moins légitimes, sont donc également à l’œuvre dans le phénomène participatif. Sollicités par les permanents des télévisions locales, les bénévoles se sentent véritablement valorisés et n’hésitent pas à revendiquer leur action au sein de ces structures. Certains participants sont en outre motivés par des préoccupations plus personnelles, comme l’envie de se trouver un travail et un espace de vie qui leur correspond. L’instrumentalisation des télévisions locales peut conduire à l’utilisation des ressources techniques et relationnelles des structures, pour contourner des préoccupations propres. La structure conserve bien tout son aspect militant en autorisant ces personnes à se « servir » d’elle pour arriver à contourner, voire à résoudre ces problèmes personnels, afin de mieux vivre dans leur société au quotidien.

Mensonges affirmés et mensonges déguisés

Différents facteurs peuvent avoir une répercussion non négligeable sur l’implication des habitants dans leur télévision locale. Cette implication est ainsi parfois freinée par la manière même dont les structures fonctionnent. Les conditions objectives de la participation ne sont pas toujours réunies. Si les Riv’Nord et Télé Millevaches possèdent bien un lieu, celui-ci est loin d’être clairement identifié pour les « non-initiés ». De même les renseignements concernant les diffusions, ou les réalisations des télévisions locales sont difficiles d’accès et nécessitent une connaissance préalable des autres outils de communication du territoire. Encourager la participation des habitants implique donc de favoriser l’accès à la télévision, de manière concrète par une visibilité accrue du local, et de manière abstraite par l’information dispensée sur ses activités. Par ailleurs, des contraintes dues au mode de vie même des participants peuvent également limiter leur implication dans la structure audiovisuelle. Le manque de temps est l’un des facteurs les plus régulièrement évoqués pour expliquer leur peu de disponibilité pour la télévision locale. Les contraintes familiales et professionnelles doivent ainsi être gérées en priorité, laissant peu de place à des activités extérieures. De plus, des investissements déjà multiples dans différentes structures associatives ou dans une vie locale très riche limitent de facto le temps libre qu’il est possible de consacrer à la télévision locale. Enfin, la manière qu’ont les participants de considérer la télévision et le monde de l’audiovisuel en général explique en partie leur degré d’investissement au sein de la structure locale. Cette dernière est bien souvent considérée comme un média d’information au même titre qu’un autre, même si elle est spécialisée sur un territoire particulier. Gilles, responsable de la rubrique littéraire à Télé Millevaches, va jusqu’à critiquer la télévision de manière très virulente : « Je pense que c’est un mensonge permanent, mais je veux dire qu’il y a des mensonges affirmés et puis y’a des mensonges déguisés. ». Cette méfiance en regard de l’image provient principalement de ce qu’elle ne peut retransmettre qu’une partie de la réalité. Ainsi, des freins inhérents aux personnes ou aux structures elles-mêmes limitent parfois la participation citoyenne. Cependant, l’implication des habitants dans la télévision de proximité doit être considérée dans sa dynamique, les facteurs influant sur la participation étant en constante évolution.

Les deux télévisions locales que sont Riv’Nord et Télé Millevaches répondent au quotidien à de multiples besoins, pour les habitants d’un territoire donné. Ces télévisions de proximité assurent également une fonction latente : elles permettent la (re)valorisation des individus, leur action dans leur vie quotidienne. Plus encore, elles les poussent à se forger une conscience politique en leur donnant un espace pour exprimer leurs opinions et tenir leur rôle de citoyen. C’est en ce sens qu’elles sont véritablement des télévisions participatives de proximité. [2]

[1] PINEAU Guy, Les Vidéos des pays et des quartiers, Bry-sur-Marne, INA, Fédération nationale des Vidéos des pays et des quartiers, 1993, p.16

[2] POUR EN SAVOIR PLUS : A l’occasion des vingt ans de Télé Millevaches, un ouvrage vient d’être publié. Télé Millevaches, La télévision... qui se mêle de ceux qui la regardent, par Samuel Deleron, Michel Lulek, Guy Pineau, édition Repas, 2006. Les premières pages sont téléchargeables à l’adresse : http://reseaurepas.free.fr/tvmillev...

Mis à jour : mardi 19 juillet 2011
La dynamo

· Lire les anciens numéros