Juillet 2011
Par Laurent Bieliki

Le « Laboratoire décloisonné » : Quelles dynamiques collectives pour la transformation et l’innovation sociale ?


Et si parfois notre nez se relevait du guidon, si notre tête prenait un peu de hauteur, histoire de regarder où l’on va... Et si parfois l’on se permettait de descendre du vélo… Oser prendre ou retrouver le temps pour observer, regarder les autres, discuter avec eux, apprendre, réfléchir ensemble, inventer des actions communes… Pourquoi pas ?

C’est autour de ce « pourquoi pas » que s’est construit l’idée d’un « laboratoire décloisonné » imaginé par trois associations, l’APEAS [1], Peuple et Culture et l’ARDL PACA [2]. Trois structures, trois réseaux, aux histoires sans doute différentes, mais réunies pourtant par une ambition commune : contribuer à la transformation et à l’innovation sociale en s’appuyant sur la construction de dynamiques collectives d’émancipation et de renforcement du pouvoir d’agir citoyen. En effet, cette ambition, les mouvements de l’éducation populaire, du développement local ou de l’économie solidaire la revendiquent depuis leurs origines. Cependant comment se décline-t-elle aujourd’hui dans la pratique, dans le concret des actions ? Au quotidien, l’habitude de l’entre soi, les contraintes gestionnaires induisant une certaine forme d’activisme, les difficultés de mobilisation ou d’adaptation à de nouvelles formes d’engagement militant sont autant de freins à la construction de ces dynamiques collectives porteuses de sens et de créativité. Dès lors, il est essentiel de réinterroger nos pratiques, nos projets, afin d’éviter la dilution du sens de nos actions. C’est dans cet esprit qu’a été conçu le « Laboratoire décloisonné », espace de recherche et d’innovation entre l’économie solidaire, l’éducation populaire et le développement local, centré sur la question de l’animation des dynamiques collectives en lien avec les territoires.

Un premier séminaire du « Labo décloisonné » s’est tenu les 11 et 12 mars 2011 au Beausset dans le Var, rassemblant une quarantaine de personnes, professionnels et militants, dont les engagements et les activités questionnent et croisent l’animation de dynamiques collectives. Animé par Didier Chrétien [3], qui se définit lui-même comme « un artisan de la participation », et sous le regard attentif et éclairé de la philosophe Majo Hansotte [4], les échanges, partant d’expériences de terrain, ont permis dans un premier temps d’identifier quelques principes, qui pourraient être mieux intégrés dans la conduite de nos actions afin de les rendre plus cohérentes avec nos valeurs. Quels sont-ils ?

  • Sortons du huit clos dans la perspective d’occupation de l’espace public ! En effet, viser un objectif de transformation et d’innovation sociale suppose de rompre avec une culture de la confidentialité et de l’entre soi. C’est à la fois un enjeu démocratique et un enjeu d’efficacité pour nos projets et nos actions.
  • Privilégions la subversion et l’impertinence ! Dans le cas contraire, nos actions risquent simplement de privilégier le statut quo plus que la transformation sociale.
  • Travaillons à rendre visible les rapports de domination, d’accaparement du pouvoir ; rendons visible les situations d’injustice ! Les catégories du « juste » et de « l’injuste » sont de puissants leviers de mobilisation. Elles sont porteuses de sens pour des dynamiques de transformations sociales.
  • Mettons au cœur de nos actions le vécu plus que les projets ! Repartir des situations vécues, favoriser le passage progressif de « l’émotion à l’analyse » est une des conditions de l’émancipation. C’est aussi un moyen de ne pas plaquer des « projets-programmes » pensés d’ailleurs, dans une logique descendante et sans les gens.
  • Sortons des « débats cacas » qui ne sont rien d’autre que la mise en scène des jeux de domination et du statut quo, pour privilégier et expérimenter une éthique de la délibération ! Nos formes de discussions, de réunions publiques, de débats sont souvent inadaptées à la confrontation des points de vue, des arguments « pour » ou « contre ». Elles ne permettent que rarement de faire le point sur l’état des accords et des désaccords, indispensable pourtant à la construction d’une parole collective et du politique. Il est essentiel d’expérimenter des formes de délibération permettant le passage du « je »au « nous » et bien sûr, dans un souci de démocratie et de justice sociale, au « nous tous ».

Il est fort probable que l’application de tels principes constituerait un bouleversement dans nos façons de faire traditionnelles… Les échanges ont également permis d’identifier plusieurs pistes de travail communes aux différents réseaux. Ces pistes, ébauchées lors du premier séminaire, pourront constituer les orientations à venir du « Labo décloisonné », regroupées sous trois axes distincts et complémentaires.

  • Poursuive la construction du réseau  : cultiver une habitude de l’ouverture et du lien. Il semble en effet indispensable de poursuivre la construction du réseau et la dynamique inter-associative en privilégiant le temps de la transmission au sein de nos structures. Raconter qui l’on est, d’où l’on vient, ce que l’on fait et comment on le fait de manière à construire de la complicité, de relier la connaissance et de s’enrichir méthodologiquement, par l’écoute et la confrontation.
  • Apprendre ensemble  : la construction de dynamiques collectives ne s’improvise pas. Il est important à cet égard d’opérer une certaine déconstruction de nos regards, de nos postures, de nos méthodes et de se former dans des ateliers de pratiques communs. Cette orientation a déjà été engagée, notamment par l’organisation de stages avec la coopérative le Pavé, mais mérite d’être poursuivie et amplifiée.
  • Agir ensemble  : et si l’on commençait par faire ce que l’on fait déjà mais de manière différente. En effet, nous intervenons souvent sur les mêmes territoires, parfois en direction des mêmes acteurs et ce, sans nous concerter vraiment, sans stratégie commune. L’expérimentation et l’action collaborative sur des territoires et des enjeux communs est l’un des objectifs à atteindre, de manière à élargir nos cercles et mieux investir l’espace public.

La bonne humeur, l’envie de partager et de réfléchir ensemble à des approches communes porteuses de sens et de transformation sociale ont nourri les travaux de ce premier séminaire du « Laboratoire décloisonné ». D’autres étapes suivront, élargies sans doute à d’autres réseaux et d’autres acteurs car, si tout seul on va plus vite, il demeure certain qu’ensemble on va plus loin !

[1] APEAS : Agence Provençale pour une économie alternative et solidaire

[2] ARDL : Association régionale pour le développement local

[3] Didier Chrétien parcourt la France pour accompagner des collectifs, des réseaux, des élus locaux dans l’animation de leur territoire. Il agit depuis longtemps dans les univers associatifs, de l’éducation populaire, du développement local, de l’économie alternative et solidaire.

[4] Majo Hansotte est docteure en Philosophie et Lettres, auteure d’une thèse sur l’espace public contemporain dont elle a tiré un ouvrage intitulé « Les intelligences citoyennes. Comment se prend et s’invente la parole collective », ed De Boeck, 2005. Depuis de nombreuses années, elle a en charge la formation d’acteurs engagés dans les mouvements sociaux et associatifs, dans le développement territorial et l’éducation populaire. Elle est également chargée par la Communauté française de Belgique d’une mission portant sur la participation citoyenne en Wallonie et à Bruxelles, en lien avec l’Europe et la francophonie.

Mis à jour : mardi 19 juillet 2011
La dynamo

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