Juin 2006

La Brûlerie des Mondes

Interview extraite de La Dynamo 42 - juin 2006

Daniel Lavoie, torréfacteur québécois à Marseille, un entrepreneur de l’économie réaliste.
Installé à Marseille depuis cinq ans, son projet de torréfaction de café équitable se concrétise. Nous livrons aux lecteurs de La Dynamo son regard singulier sur l’économie, le travail et le commerce équitable...

Daniel Lavoie Daniel Lavoie

La Dynamo : Vous avez dirigé au Québec une petite entreprise de distributeurs automatiques de café qui mettait en pratique certaines valeurs ?
Daniel Lavoie :
On était deux jeunes associés, prêts à conquérir le monde. Mais on avait des principes vis à vis des droits humains et de l’écologie, que l’on essayait de mettre en pratique simplement. On récupérait les boites de café en carton qu’on redonnait au fournisseur de café pour qu’il nous les remplisse. On demandait au fournisseur de café de nous facturer les surcoûts de ce ré-emploi. On proposait aussi aux clients des tasses en porcelaine à la place des gobelets en plastique, qu’on payait nous même. Nos commerciaux et techniciens couvraient moins de clients que les concurrents, parce qu’on voulait que le travail soit propre. Nos salariés nous prenaient pour des fous ! Au total on était 20% plus chers que la concurrence, mais la qualité du service et des produits était bien meilleure.

La Dynamo : Qu’est-ce que le marché selon vous ? quelle est la finalité de l’économie ?
D. L. :
Le tout-marché n’aboutit pas à des situations satisfaisantes. Pourtant je crois que le marché a un énorme avantage, c’est qu’il peut être démocratique si chacun a un pouvoir sur l’échange. Le libéralisme, au sens littéral, en tant qu’idéologie politique, est un bon concept, mais le néo-libéralisme économique qu’on connaît actuellement en est le contraire. On vit dans une société de domination sauvage, comme un empire. Aujourd’hui, quand on libéralise ça profite aux gros entrepreneurs et ça nuit aux petits et aux citoyens. Pour moi l’idéal serait qu’il y ait un cadre politique démocratique pour encadrer le commerce mondial, mais puisqu’il n’y en a pas il faut réinventer des espaces d’échanges encadrés par une éthique. La loi du marché doit être réappropriée par les citoyens. L’étiquetage « commerce équitable » ne me plaît pas, je vends du café de qualité, produit et commercialisé en respectant les droits de l’homme, la réglementation de l’OIT (organisation internationale du travail), la biosphère. C’est ce commerce-là qui est normal, c’est de l’économie réaliste, celle d’un futur possible. Les échanges qui se font au détriment de ces principes fondamentaux devraient être étiquetés « produits issus de l’exploitation de la misère humaine » ! Pour la question de la finitude de l’économie, Hubert Reeves a écrit dans son bouquin Mal de Terre « Kyoto représente 5% des efforts nécessaires à la stabilisation des émissions de CO2 »,, nous sommes embarqués dans un train qui va dans un mur à la vitesse de 100km/h, le protocole de Kyoto propose de ralentir à 95 km/h, ce n’est pas sérieux ! Quand on n’aura plus d’air sain à respirer, les actionnaires se demanderont à quoi servent l’argent amassé.

« produits issus de l’exploitation de la misère humaine »

La Dynamo : Vous voudriez baisser le volume du commerce mondial de café ?
D. L. :
Le paquet de café équitable ne prend pas en compte tous les coûts économiques et écologiques. Ce paquet devrait coûter 15€ et non 5€. Mon idéal serait de baisser le volume total de café consommé dans le monde, mais d’augmenter la part du commerce équitable : consommer moins mais mieux. On n’a plus le choix, il faut faire une économie transversale qui prenne en compte l’ensemble des filières du commerce d’un produit, de la production jusqu’aux points de vente. Dans le commerce équitable le gros point noir est le transport qui est une zone de non-droits humains et environnementaux. Avec Michel Besson de Andines, Christian Davy des Maîtres du Thé et Kolia Arché de Saldac, on rêve d’un transporteur « équitable ».

La Dynamo : Comment voyez vous le fonctionnement de votre entreprise ?
D. L. :
La gestion des relations de travail est mon point faible. J’ai une culture Nord-Américaine où l’initiative individuelle prime, qui peut parfois être en contradiction avec la stabilité de l’emploi telle que la conçoivent les Français. Dans une entreprise, quand on n’est pas heureux ensemble il vaut mieux se séparer. Mais je sais aussi qu’il faut donner du temps aux gens pour devenir autonomes et trouver leur place dans l’organisation collective. Je songe déjà à des statuts coopératifs comme les SCIC, qui permettent la participation des salariés aux décisions. Une forme de hiérarchie reste nécessaire selon moi, sinon on risque de discuter des heures pour une décision. La convivialité et le plaisir de travailler ensemble pour un objectif partagé priment sur tout le reste.

Propos recueillis par Cédric Lefebvre

Mis à jour : mercredi 16 décembre 2009
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