Par Cédric Lefèbvre

L’explosion des monnaies sociales

Si, dans l’inconscient collectif, le seul outil d’échange valable est la monnaie officielle d’une nation, on assiste depuis vingt ans à une véritable explosion de systèmes d’échanges alternatifs, également appelées « monnaies complémentaires ».

Loin d’être un débat d’experts financiers, la question de la monnaie est centrale si l’on pense la citoyenneté active, le développement durable des territoires et le changement social. Car, comme le dit en substance Margrit Kennedy, spécialiste des monnaies complémentaires, quand les inégalités sont si intolérables que le peuple se révolte, on peut à ce moment là partager autoritairement les richesses, mais si l’on ne change pas le fondement des inégalités (accumulation de la monnaie à un bout de la chaîne et croissance exponentielle de la dette à l’autre), peu de temps après les inégalités redeviendront ce qu’elles étaient.
Plus un colloque, plus un groupe de travail sur la crise de notre modèle de développement (sur-développement aux Nord et survie au Sud étant deux aspects de l’inhumanité de nos sociétés) qui n’évoque les alternatives à ce modèle : en plus des désormais traditionnels discours sur l’économie solidaire (subordonner l’économie au politique en concevant de nouvelles façons de consommer et de produire), on entend désormais parler de nouveaux systèmes d’échanges, de monnaies « sociales », libérées des taux d’intérêt. Bernard Lietaer, autre économiste de référence sur le sujet, définit la monnaie comme « un accord à l’intérieur d’une communauté, qui consent l’utilisation d’une “chose” comme moyen d’échange ». Car le « doux commerce » entre peuples pacifie les relations, alors que la guerre économique ne produit que domination et accaparement. Une chose est sûre, l’économie de demain aura besoin de plusieurs systèmes de transactions, et pas d’un seul et unique outil, l’argent, comme c’est le cas aujourd’hui.

Une monnaie « fondante » ?

C’est dit : le taux d’intérêt, appliqué aux monnaies à travers l’histoire, et d’autant plus avec la mondialisation néo-libérale actuelle, minore les deux fonctions utiles à la société (fonction d’étalon pour mesurer la valeur et fonction d’échange pour permettre l’échange entre offreurs et demandeurs sur un marché), et sur-valoriser la fonction de réserve de valeur (capitalisation). Les taux d’intérêts, véritables cancers de la monnaie, favorisent le transfert de monnaie des plus pauvres vers les plus riches.
Les monnaies complémentaires pratiquent l’inverse du système avec taux d’intérêt : elles pénalisent l’accumulation de la monnaie par une petite taxe (dite parking fee, soit littéralement « honoraires de stationnement », ou encore « démurrage »), incitant les détenteurs de monnaie à la réinjecter dans le circuit économique. Ainsi, emprunter de l’argent est gratuit (pas de taux d’intérêt), mais en détenir et ne pas l’utiliser coûte, par le système de démurrage. Ces monnaies sont à parité avec la monnaie officielle, on en achète et on en vend librement, et elles ne concurrencent pas la monnaie officielle qui continue de circuler. Particuliers ou entreprises entrent dans ce système et acquièrent de la monnaie locale pour acheter ou vendre des biens et services et non pour l’accumuler. La confiance devient un élément fondamental des systèmes de monnaie complémentaire, qui sont gérés par un organisme central régional sous contrôle démocratique (souvent une coopérative bancaire, mais le statut de banque n’est pas nécessaire), qui émet la monnaie et la rachète. Souvent, le système de paiement est informatisé, les magasins et les clients adhérents sont dotés de terminaux de paiement, ce qui permet aussi à la coopérative financière de rendre les comptes transparents à tous.

Source : Bernard Lietaer Source : Bernard Lietaer

L’essor des années 90

Toujours d’après Bernard Lietaer, ces monnaies locales se développent à un rythme soutenu (voir graphique), surtout depuis les années 1990, leur essor actuel, sans équivalent dans l’histoire, dépassant très largement la précédente vague importante des années 1930. Ce sont de plus en plus des collectivités locales qui témoignent un intérêt pour ces systèmes. Car les effets des systèmes les plus anciens et les plus important sont très encourageants, en termes économiques, de cohésion sociale et territoriale. L’organisme chargé de gérer les comptes tire un petit pourcentage de chaque transaction qui alimente un fond qui peut ainsi être affecté au développement social ou territorial (voir l’exemple des Chiemgauer en Allemagne).

De Pharaon à Lignières en Berry

Bernard Lietaer dénombre quelques 5 000 monnaies locales actuellement en activité de par le monde. Il signale que plusieurs périodes de l’histoire ont utilisé des monnaies fondantes (taux d’intérêt négatifs). Par exemple, les dynasties égyptiennes ou les royaumes du moyen âge du Nord de l’Europe avaient mis en place une monnaie locale fondante, complémentaire de la monnaie officielle. Contrairement aux croyances habituelles, ces sociétés connaissaient une forte expansion économique qui leur a permis de financer les chantiers des pyramides et les grandes cathédrales.
Actuellement, les systèmes se développent principalement en Australie, au Japon, en Amérique latine et en Europe.
Parmi les exemples historiques, citons celui de Lignières en Berry 1 (1950) ou celui plus notoire du comté de Wörgl en Autriche, de 1931 à 1933. Le Maire de Wörgl, devant la crise économique et devant les forts besoins d’investissement de sa collectivité, plutôt que d’endetter la collectivité auprès d’une banque, convertit les shillings officiels en « attestation de travail » utilisables pour le commerce local. La monnaie locale est taxée à 1 % par mois pour inciter les familles à ne pas l’épargner (en période de crise, l’épargne augmente proportionnellement au revenu). L’effet sur l’emploi, le désendettement de la collectivité, les investissements publics et le développement du territoire sont remarquables en peu de temps. L’expérience prendra fin au terme d’un procès intenté par le gouvernement du Tyrol pour atteinte au droit exclusif de la banque centrale à émettre des billets.
De façon parcellaire et arbitraire, on peut également citer des systèmes dont le fonctionnement diffère légèrement mais qui constituent également des expériences de monnaies alternatives : Peanuts au Japon (canton de Shiba), Vecksel en Russie, Cercles de troc en Argentine, Ithaca Hour aux États-Unis, Roland, Bethel-Euro et Chiemgauer (voir encadré) en Allemagne, Talent et WIR en Suisse, LETS en Angleterre, Crédito et Banques du temps en Italie et évidemment Systèmes d’échanges locaux en France.

Mis à jour : jeudi 17 février 2011
La dynamo

· Lire les anciens numéros