Jean-Louis Laville, sociologue et économiste

L’économie sociale et solidaire : social business ou démocratisation de l’économie ?


Jean-Louis Laville publie en juin 2011 un ouvrage Agir à gauche. L’économie sociale et solidaire chez Desclée de Brouwer qui a un double objectif : présenter de façon synthétique l’économie sociale et solidaire d’une part, montrer en quoi elle constitue un enjeu politique d’autre part. Le texte ci-dessous en présente un extrait.

En France l’économie sociale et solidaire a gagné 380 000 emplois depuis 2000, elle est plus créatrice d’emplois que le secteur privé, 77 % de ses salariés étant employés dans des associations.

Plusieurs sensibilités se regroupent dans l’économie sociale et solidaire : les entreprises de l’économie sociale, les initiatives de l’économie solidaire qui ont une forte dimension citoyenne et celles qui mettent plus l’accent sur l’entrepreneuriat social. Ces différentes composantes peuvent s’enrichir mutuellement à condition toutefois qu’elles ne prêtent pas le flanc à une instrumentalisation qui résulterait de l’abandon de tout projet politique au profit d’une simple action réparatrice.

A cet égard, il convient d’identifier une évolution repérable au niveau international qui pourrait convertir l’économie sociale et solidaire en un simple appendice d’un système dominant inchangé. Cette tendance ne se contente pas du mimétisme gestionnaire, elle va jusqu’à recommander l’adoption des modalités de gouvernance d’entreprise dans toutes les structures sans but lucratif. Selon ses partisans ce rapprochement doit aider à dépasser l’amateurisme inhérent aux mondes associatif et coopératif : il existe pour eux une façon optimale de gérer et de gouverner qui peut s’appliquer à toutes les organisations et dont les outils ont été forgés dans les entreprises transnationales, d’où l’insistance sur les partenariats avec de grands groupes.

En conséquence l’économie sociale et solidaire doit évoluer vers le modèle du « social business, entreprise qui a une finalité sociale mais opère à l’intérieur du système capitaliste comme une entreprise conventionnelle » selon Muhammad Yunus. Dans ce cas la foi en une sélection vertueuse par le marché fait de l’économie sociale et solidaire un nouveau type de capitalisme destiné à « servir les besoins les plus pressants de l’humanité » [1]. Le moment d’apparition de cette idéologie n’est pas anodin. Le néolibéralisme triomphant de la fin du xxe siècle n’est plus de mise puisque les programmes d’ajustement structurel appliqués hier au Sud s’imposent au Nord et ravivent les tensions au sein des populations.

Dans ces conditions le social business, combiné avec la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, plaide pour une moralisation du capitalisme qui devient essentielle pour sa relégitimation. Ainsi abordée l’économie sociale et solidaire n’est plus qu’une nouvelle philanthropie qui, à cause de l’endettement des États, doit se tourner vers le mécénat. Les discours sur les sentiments humanitaires et les devoirs des pauvres supplantent les notions de citoyenneté et de droit, toute analyse des relations de pouvoir et de domination est abandonnée. Comme, au xixe siècle, la compassion à l’égard des pauvres est censée faire oublier la lutte pour l’égalité. L’éloge de la société civile est sous-tendu par la critique de la régulation publique. Bref, c’est une privatisation de ce qui relevait au xxe siècle de la responsabilité publique.

L’économie sociale et solidaire peut donc être mise au service d’objectifs qui lui sont extérieurs, ceux d’un capitalisme « moralisé ». Elle est donc dans ces options un tiers secteur limité du fait de sa subordination à des secteurs privé et public qui restent incontestés, ce qui a pour conséquence de laminer ou de dévoyer les initiatives citées en introduction. Ces dernières ne sont pas pour autant condamnées mais leur préservation et leur essor nécessitent qu’une tout autre trajectoire soit suivie. Au contraire, l’innovation dont est porteuse l’économie sociale et solidaire dépend de sa capacité à interroger les conceptions dominantes du politique et de l’économie.

La crise actuelle, parce qu’elle découle de la confusion entre économie et marché, revêt un caractère systémique ; la marchandisation n’a pas que des conséquences dans la sphère financière, elle induit ce sentiment de perte de sens si fortement perceptible quand toute réflexion sur la mission institutionnelle (dans la santé, l’éducation, le social, les services aux personnes…) est remplacée par un simple calcul de rentabilité. Si l’économie est assimilée au marché, parallèlement l’action publique est identifiée à la seule action des pouvoirs publics oubliant l’interdépendance avec l’action citoyenne. Or une démocratie vivante ne peut émaner des seules institutions publiques, elle réclame des espaces publics, c’est-à-dire des espaces d’argumentation et de délibération dans lesquels les citoyens sont admis et peuvent dialoguer ensemble.

La social-démocratie avait institué une complémentarité entre capitalisme marchand et puissance publique. Ce partage est dépassé puisque le nouveau capitalisme envahit les activités auparavant réservées à l’État social. Il est temps de stopper ce processus dangereux, non pas en rétablissant des équilibres révolus entre social et économique, mais en revendiquant désormais la référence à une socio-économie et une démocratie plurielles. La réalisation d’un tel objectif suppose toutefois de relayer « les initiatives citoyennes par de grandes institutions existantes », comme l’écrit J. Gadrey ; à cette condition l’économie sociale et solidaire, retrouvant une capacité de mobilisation, peut devenir une « force de transformation ».

Quand la question devient celle de la mutation des modes de production et de consommation il est primordial que la dynamique capitaliste n’apparaisse pas comme la seule dynamique économique et que soient reconnues d’autres formes de valorisation des biens et services.

[1] Yunus M., Building Social Business, New York, Public Affairs, 2010

Mis à jour : mercredi 13 juillet 2011
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