Par Christian Araud

L’agriculture urbaine à Cuba


Un voyage d’étude sur la permaculture à Cuba en février 2011 a été organisé par l’association française FAL33 en association avec la fondation cubaine FANJ. La FAL33 est la section girondine de l’association France Amérique Latine dont l’objectif est le développement de la coopération et de la connaissance amicale avec les peuples d’Amérique latine. La section soutient concrètement des projets comme celui de la mise en place d’un hameau pratiquant la permaculture sur le plateau de Bellamar, province de Matanzas à Cuba et visité pendant ce voyage.

La Fondation Antonio Nuñez Jimenez pour la nature et l’homme a repris, en 1996 sous forme d’une ONG cubaine, les activités de son fondateur. Celui-ci, était un spéléologue réputé, scientifique de renom, et grand ami de la nature et de Fidel Castro. La fondation est orientée d’une manière générale vers la défense de l’environnement et le développement durable. Un de ses thèmes principaux est la promotion de la permaculture à Cuba par le biais de séminaires de formation ainsi que des conseils et quelques soutiens matériels plus spécifiques.

La permaculture miraculeuse ?

Lors de la chute de l’Union Soviétique, Cuba a du se sevrer brutalement du pétrole en 1990. Ce qui s’est passé ensuite devrait nous donner des indications sur ce qui arrivera à toutes les sociétés modernes après le dépassement du pic du pétrole. C’est le sujet traité par Faith Morgan et Pat Murphy au cours d’un voyage à Cuba en août 2003 et qui a donné lieu à un documentaire : The Power of Community : How Cuba Survived Peak Oil.

A voir le documentaire, tout s’est merveilleusement passé après l’arrivée d’une équipe de permaculteurs australiens en 1993. L’agro-écologie a triomphé à la campagne et la permaculture a envahi les villes. Ces deux phénomènes auraient permis à une population amaigrie (moins 15 kg en moyenne d’après eux) de retrouver la santé grâce à une nourriture saine et abondante, qui serait parfaite si les gens étaient devenus végétariens. Hélas, ils ont gardé quelques mauvaises habitudes et la viande manque encore !

Les voyages se succèdent et ne se ressemblent pas, tel est l’enseignement de mon propre voyage d’étude. Le résultat pour moi est beaucoup plus contrasté : Cuba a partiellement fait une transition vers une société au pétrole cher sans pour autant renoncer à la drogue pétrolière. En effet dès que cela a été possible, la consommation de pétrole a redémarré, à la fois grâce à une production nationale importante et par une importation privilégiée d’un pays frère, le Venezuela d’Hugo Chavez. La chute après 1990 a été effectivement importante et brutale, mais dès 1993 la consommation, y compris de pétrole, remontait la pente. Apparemment, le poids moyen des Cubains est revenu à un niveau traditionnel, ce qui peut s’expliquer par une abondance relative de féculents et de produits sucrés dans la diète.

Le voyage d’étude étant essentiellement centré sur l’agriculture urbaine, je développerai ce point par la suite, avec juste une évocation de l’agriculture rurale.

L’agriculture rurale

Dès 1990, le gouvernement encourage la conversion des exploitations vers l’agriculture biologique car la pénurie d’engrais chimiques est totale. Un petit groupe d’Australiens se rend sur l’île en 1993 pour enseigner les techniques de permaculture, grâce à une subvention accordée par le gouvernement cubain. Un Institut de recherche est créé, pour travailler sur le compostage, les bio-formulations, la protection biologique des sols. Un institut national est créé pour produire et distribuer des semences aux agriculteurs.

Les fermes d’État productivistes, qui en tout état de cause sont au chômage, sont progressivement transformées en coopératives pour fournir en aliments les institutions d’État (hôpitaux, écoles, jardins d’enfants). Le reliquat de production peut être vendu librement.

Par nécessité, Cuba s’oriente vers ce qui peut paraître les vieilles méthodes, en contradiction totale avec l’idéal soviétique de l’agriculteur sovkhozien : agriculture biologique, traction animale, amendement naturel des sols,distribution de terrains vacants à qui veut les cultiver.

Sur ce dernier point, il est utile de préciser que la redistribution des terres agricoles disponibles en cours reste largement théorique. En effet, la loi comporte une restriction qui limite drastiquement sa portée pratique : le cultivateur potentiel a l’interdiction de construire un logement sur ses terres, ce qui l’oblige à vivre dans un village voisin ou encore d’occuper des « agrovilles » délabrées plus ou moins abandonnées depuis la récession des entreprises agricoles industrielles.

Sur l’ensemble de la superficie cultivable à la campagne (7 millions d’ha), un demi-million serait en culture biologique. La majorité des cultures de fruits et d’agrumes est gérée en agriculture biologique. En revanche, la grande culture d’exportation (sucre, tabac…) reste productiviste, avec OGM, traitements et engrais chimiques.

L’agriculture urbaine

En 1994 sont créés les marchés paysans et des coopératives horticoles urbaines, de même qu’un réseau de boutiques de graines et d’outillage où des experts donnent des conseils aux utilisateurs. En 1996, un décret n’autorise à La Havane que la seule agriculture biologique pour la production de nourriture.

D’une manière générale, en ville, principalement dans les quartiers périphériques, se développent deux types d’agriculture urbaine : les coopératives horticoles dites organoponiques, le jardinage intensif individuel à proximité immédiate de l’habitation.

On peut rajouter un troisième type, qui est d’ailleurs le premier historiquement et dans les statistiques officielles, dit autoconsumo. Il s’agit de jardins potagers gérés par une entité administrative à proximité de ses locaux pour son usage propre, dans une cantine par exemple. L’exemple vient de haut puisque le général Raúl Castro incitait les forces armées à participer à cette « autoconsommation ».

Dans les organoponiques, un terrain vague ou en attente d’affectation d’une superficie de quelques milliers de m2 est transformé en terre maraîchère grâce à l’apport de terre végétale et de compost. Ce mélange est distribué en bandes d’environ un mètre de large (les planches). L’arrosage est souvent un goutte à goutte alimenté par une pompe puisant dans la nappe phréatique. Certaines planches sont protégées par des filets et l’on trouve également des tunnels plastiques. L’investissement est financé par l’état.

Du point de vue de l’organisation productive, on est parti d’un système de coopératives horticoles dont les recettes proviennent de la vente de la production maraîchère. Cette vente se fait dans une petite boutique sur place, aux voisins qui souhaitent s’approvisionner ou bien à des cantines, des hôpitaux, des maisons de retraites, et dans tous les cas à un prix dont le plafond est fixé par l’état. Les dépenses principales sont un loyer payé à l’état et les salaires des coopérateurs. L’évolution récente est une « privatisation » partielle avec un gérant qui travaille pour son compte.

Le résultat est plutôt satisfaisant dans la mesure où la production de fruits et légumes présente un rendement tout à fait honnête (officiellement autour de 15 kg/m2/an) et que les boutiques ne satisfont pas à la demande. En revanche, même si les revenus tirés de cette activité sont largement supérieurs au salaire moyen, les travaux demandent pas mal de connaissances, ce qui n’est pas évident dans un pays qui n’avait aucune tradition potagère. Il faut également beaucoup de soins et de temps passé courbé sur la terre. Les jeunes sont peu attirés par ce travail et les « débrouillards » savent mieux tirer leur épingle du jeu grâce au business.

Dans le jardinage intensif privé, on trouve diverses situations. Dans le cas le plus favorable, le propriétaire d’un logement utilise un terrain vague voisin à titre temporaire jusqu’à ce que l’état décide de le récupérer. Il le transforme en éliminant des ordures, en récupérant les décombres pour faire des murets. Il cherche des végétaux ou des déchets organiques pour faire du compost puis commence à cultiver son jardin potager.

Dans le cas le plus courant, le propriétaire transforme sa cour bétonnée ou profite d’un toit plat par apport de terre végétale et de compost, il développe ainsi des espaces de production de légumes et de fruits. De plus, il pratique souvent l’élevage de petits animaux. Poules, lapins et même parfois un cochon sont fort appréciés.

Pour l’agriculture urbaine, qui n’existait pas avant 1990, nous aurions une superficie cultivée selon des méthodes agro-écologiques plus ou moins poussées d’environ 50 000 ha d’après un représentant de la FANJ.

En fait, les chiffres les plus fantaisistes circulent sur le web. Comme le montre le tableau suivant :

Année Superficie (ha) Source
2001 18 500 Grupo Nacional de Cultura Urbana (officiel)
2002 18 000 Maria Caridad Cruz de la FANJ
2006 35 000 Lucila Horta “Latin American Press”
2006 45 000 Revista Desarollo Local Sostenible
2006 70 000 Simon Koont “The Urban Agriculture in Cuba”
2008 150 000 Dr Mae-Wan Ho citant le Ministère de l’Agriculture
2010 40 000 Luis Ubeda “Opciones”
2010 70 000 Instituto Nacional de Sciencias Agricola (officiel)

On peut se demander si les chiffres ne sont pas plus dictés par la foi dans le socialisme tropical que dans la statistique rigoureuse. A mon avis personnel, la superficie est largement surestimée, peut-être du fait d’un problème de définition car les chiffres officiels parlent aussi de zones « périphériques » et il semblerait que le mot « urbain » ait une acception très large dans l’administration cubaine.

Quoiqu’il en soit sur la superficie réellement cultivée, tous les jardiniers dans toutes les structures pratiquent le compostage des déchets organiques du terrain ou de la maison, et beaucoup le lombri-compostage, ce qui fait que l’usage du compost est généralisé ainsi que celui du paillage des cultures. La rotation et l’association de cultures sur une même planche dépendent des connaissances du jardinier, ce qui va du plus élémentaire au plus élaboré.

La FANJ est l’un des principaux conseillers en agro-écologie. Il existe également un organisme officiel dépendant du ministère de l’environnement, mais disposant de peu de moyens, et une ONG caritative dépendant des églises protestantes, sans grands moyens non plus.

Quant à la permaculture proprement dite, elle reste encore un vœu pieux malgré les efforts de la FANJ qui a intégré ses principes dans la formation qu’elle dispense. Environ un millier de personnes ont suivi des stages de formation courts (quelques jours) depuis 15 ans, avec des résultats limités. Les premiers stagiaires étaient des fonctionnaires désignés volontaires, en réalité peu intéressés concrètement. La situation s’est un peu améliorée avec des candidats plus motivés pour les stages de ces dernières années, mais on reste loin de l’encadrement de masse, concevable dans un pays qui a les moyens d’inciter sa population ! Cubains, encore un effort avant de devenir permaculteurs !

Commentaires

Revenons à la thèse de Faith Morgan. Les résultats de cette « transition » tant vantée existent, encore qu’ils n’aient rien à voir avec ceux suggérés par le documentaire. Je note au passage qu’il est une fois de plus prouvé que l’on peut faire de la désinformation, même pour la « bonne » cause.

Le comportement du gouvernement étasunien vis-à-vis de Cuba, avec entre autres le maintien de l’embargo général et la non restitution de la base de Guantanamo à son légitime propriétaire, est tout à fait critiquable. Cela dit, cette attitude détestable ne justifie pas de prendre pour argent comptant les allégations du gouvernement cubain.

Je conclurai sur ce point par deux apophtegmes : Les ennemis de mes ennemis ne sont pas forcément mes amis. Les turpitudes des autres ne sont en aucune façon une justification pour mes propres turpitudes.

En réalité, il y a effectivement une certaine réduction de la contamination des sols, de l’air et de l’eau par les pesticides et les engrais chimiques, diversification des productions et de l’alimentation, recyclage des déchets, amélioration de la sécurité alimentaire, baisse de la pollution,...

Pourtant, il reste un long chemin à parcourir car beaucoup de productions basiques n’existent pratiquement pas. Pourquoi est-il si difficile - par exemple - de trouver du savon, qui n’est pas un produit de haute technologie ? Autre interrogation : pourquoi doit-on chercher pour trouver des jus de fruits frais dans un pays qui peut cultiver extensivement toutes sortes de fruits, mais qui adore le coca-cola ? Et encore, pourquoi les menus sont aussi uniformes, alors qu’il existe d’ores et déjà assez d’ingrédients pour multiplier les recettes et éviter la « malbouffe » ? Je pourrais multiplier les doutes et les interrogations.

Je conclurai par un grand regret. La beauté de la « simplicité volontaire » tient en grande partie dans l’adjectif « volontaire ». Quand on vous force à la « simplicité », c’est déjà nettement moins drôle ! Une société résiliente vaut assurément mieux qu’une société désarticulée et chaotique, mais on est en droit d’espérer une certaine facilité de la vie courante dans une société en transition.

La joie de vivre n’est effective que dans la liberté et quand les besoins de base sont satisfaits, sinon, elle ressemble fort à de la propagande. On a assez promis des lendemains qui chantent, il serait temps d’avoir un aujourd’hui qui chante. Cubains, encore un effort pour devenir démocrates !

Mis à jour : mercredi 13 avril 2011
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