Bruno Frère, sociologue

L’ESS, béquille du capitalisme ?


Bruno Frère est docteur en sociologie, chercheur qualifié du FNRS à l’Université de Liège, chercheur associé au Groupe de sociologie politique et morale (EHESS) et au Centre de Recherche et d’Information pour la Démocratie et l’Autonomie (CNAM). Il est l’auteur du "Nouvel esprit solidaire" (Desclée de Brouwer, 2009) et de l’ouvrage à venir "L’ESS, béquille du capitalisme ?" (Textuel, 2011)

Dans quelle mesure l’économie solidaire plonge ses racines profondes dans les mouvements et les pensées révolutionnaires libertaires du milieu du XIXe siècle ?

La question est très vaste. Sans vouloir faire de prosélytisme je ne peux que vous renvoyer à mon premier ouvrage « Le nouvel esprit solidaire » qui traite la question en profondeur. L’économie solidaire a un imaginaire profondément libertaire car ses premières expressions remontent au socialisme associationniste au milieu du 19e Siècle lequel regroupait, derrière Proudhon notamment, un large mouvement de coopératives, d’associations et de mutuelles ouvrières qui entendaient construire une alternative économique au capitalisme industriel d’alors. Pour résumer très grossièrement, le mouvement ouvrier, notamment au sein de la SFIO était alors scindé en deux. D’une part les socialistes « étatistes », parmi lesquels comptaient Marx et ses adeptes, n’envisageaient la possibilité d’une alter-économie qu’après qu’une révolution ouvrière aie remis les rennes de l’Etat au prolétariat. D’autre part, ceux que l’on a qualifié rétrospectivement de socialistes « associationnistes » estimaient que cette alternative était déjà en germe dans la société, ici et maintenant. Il n’était en somme pas nécessaire de prendre le pouvoir mais plutôt de travailler à coordonner l’action économique et politique des coopératives ouvrières pour enclencher une révolution par le bas, sans violence directe. Cette perspective avait ceci de libertaire qu’il s’agissait de ne rien ajouter aux pratiques et aux organisations ouvrières locales. Il convenait juste de les observer et de les théoriser pour déterminer leurs dénominateurs communs qui, une fois mis en exergue, pousseraient les uns et les autres à la coordination et à la création d’une république coopérative. Pas de parti, pas de direction, et encore moins de patrons. L’imaginaire est à l’auto-organisation économique, à la fédération horizontale des pratiques. Aujourd’hui, cet imaginaire se retrouve partout : du mouvement de l’économie solidaire en France aux forums altermondialistes mondiaux. Il est fascinant mais également gros de dangers inquiétants (éclatement, morcellement, absence de voie homogène, etc.).

Économie sociale, économie solidaire, social business quelles différences selon vous ? Quels sont leurs rapports avec le capitalisme (réparation, régulation, alternative) ?

Aujourd’hui nous sommes plusieurs à ne plus vouloir opposer économie sociale et économie solidaire (sauf naturellement lorsque l’on persiste à appeler économie sociale des banques tellement institutionnalisées et capitalisées qu’elles n’ont plus rien d’alternatif). L’économie solidaire fait généralement référence à des initiatives plus petites (les SELS, les AMAP, le micro-crédit alternatif, etc) et l’économie sociale à des structures plus anciennes et plus grosses (les grandes mutuelles et coopératives). Si on ne peut pas nier que les secondes se sont considérablement institutionnalisées et ont parfois perdu leur fibre militante ou leurs statuts coopératifs, il ne fait aucun doute que politiquement, l’économie solidaire à tout intérêt à travailler avec l’économie sociale. Ensemble, ils ne représentent même pas encore une épine dans le pied de l’économie conventionnelle. Alors divisés, c’est tout au plus les traits de sympathiques jouets « d’insertion » des plus démunis que l’économie solidaire va revêtir là où l’économie sociale pour sa part se verra chaque jour davantage peuplée d’entreprises et de mutuelles qui auront tout des entreprises classiques et des sociétés d’assurances privées. Le social business est très différent. La plupart du temps il est l’oeuvre de managers sensibles à la question sociale qui persistent à croire que les règles du marché sont universelles (croissance infinie, concurrence, productivité, ..) et peuvent s’appliquer aux plus pauvres. Munis d’une solide fibre sociale c’est d’une certaine manière un capitalisme du pauvre qu’ils essaient de développer en aidant ces derniers à monter des initiatives qui leur permettront de survivre. L’Etat ne joue plus son rôle social ? Qu’importe, il existe pléthore d’initiatives privées pour le remplacer.

Pouvez-vous nous éclairer sur la force du capitalisme à récupérer les initiatives transformatrices. Quels sont les risques que l’Economie solidaire devienne une béquille du capitalisme ?

Il y a deux questions dans cette question. Je la décomposerai donc et commencerai par les risques. Ils sont énormes. On sait que la pauvreté est devenu un marché comme les autres pour les multinationales. Bien des structures de micro-crédit ou d’accompagnement de porteur de projets micro-économiques ne font que soutenir d’une certaine manière une forme de micro-capitalisme. Et je ne veux pas leur jeter la pierre. En effet, il est tout à fait légitime pour ces structures de recréer du travail et de se satisfaire de voir que plusieurs de leurs porteurs de projet ont quitté la misère absolue dans laquelle ils se trouvaient grâce aux petites entreprises qu’on les a aidé à mettre sur pied. Même si parfois c’est pour passer de la misère à la simple précarité. Mais malheureusement face à ces micro-entreprises bien souvent des questions cruciales subsistent : en quoi altèrent-elle la logique de l’entreprise privée classique ? Comment vont se comporter ces nouveaux-petits patrons si d’aventure ils recrutent du personnel ? Il est trop complexe et risqué de ne soutenir que des coopératives. Dès-lors, dans l’économie solidaire, pullulent les micro-entreprises conventionnelles à l’activité conventionnelles (souvent dans la restauration, les services, etc.). En somme la récupération n’est pas un risque, elle a déjà commencé et les acteurs de l’économie solidaire sont pris entre le désir de soulager la souffrance des désaffiliés (et donc d’accepter les règles du jeux) et celui de suggérer une économie réellement alternative qui ne sera soutenue par aucun dispositif public d’aide à l’emploi car trop risquée.

Répondons maintenant à la seconde question : l’économie solidaire est-elle un béquille du capitalisme ? Actuellement partiellement. En effet, ce n’est pas un hasard si l’économie solidaire est susceptible aujourd’hui d’intéresser le MEDEF ou la droite. Elle peut confirmer une des idéologies de fond du monde actuel : tout le monde est susceptible d’entreprendre et de créer son entreprise. L’entrepreneuriat va sauver le monde ! A condition d’être courageux, créatif, travailleur, etc. Ces poncifs peuvent se retrouver dans une frange de l’économie solidaire que l’on apprécie parce que au bout du compte, « elle occupe le pauvre ». Le capitalisme a toujours eu besoin d’une frange d’exclus (le lupenprolétariat de Marx) dans laquelle aller puiser une main d’oeuvre peu chère, exploitable à merci. Aujourd’hui, la plupart des dispositifs d’insertions ressortissent de cette logique et d’aucun les qualifie d’économie solidaire : il s’agit d’aider les entreprises qui emploient les « inemployables » en misant sur leur « esprit d’initiative ». Toujours entre deux eaux, ces « inemployables » vont aller de circuits « personnalisés » d’insertion (vantés par des auteurs comme Rosanvallon) en CDD , en passant parfois par des « projets individuels » d’entreprise et régulièrement par la case chômage. L’économie solidaire, si elle est celle-là, sert de filet de secours au capitalisme. Et c’est dans ce filet que toutes les entreprises conventionnelles vont pouvoir aller chercher de la main d’oeuvre, co-financée par l’Etat en plus. Ainsi, certains services de proximité ou des PME hybrident des ressources privées et publics pour créer des emplois que le secteur privé aurait supporté seul jadis. Je crois qu’à un certain moment l’économie solidaire doit prendre le risque de s’autonomiser. A force d’accepter de rentrer dans n’importe quel appel d’offre, de respecter toutes le exigences politiques et économiques de certains bailleurs pour être un peu financée, de ne jamais faire d’effraction hors des dispositifs publics d’aide à « l’insertion », à la « micro-initiative » (etc) l’économie solidaire se met involontairement effectivement à jouer le rôle de béquille du capitalisme et de l’Etat social. Un sous-marché de l’emploi par les pauvres et pour les pauvres.

Aujourd’hui, nous nous inquiétons des amalgames entre philanthropie, charité, solidarité ? Quelles différences faites-vous ? À qui servent / profitent ces amalgames ?

Cet amalgame est surtout à mettre au crédit de l’idéologie du social-business et de toutes ses notions un peu étranges très à la mode (governance, social responsability, entrepreneurship, ...). La notion de solidarité elle-même est une notion qui flirte souvent avec la charité : je vois en l’autre mon semblable donc j’accepte d’être solidaire de lui par « pitié ». Je crois qu’à un moment il faut oser reprendre un logiciel strictement marxiste (mais teinté de pensée libertaire) : si les prolétaires ont « fait » le mouvement ouvrier au 19e siècle, ce n’est ni par charité ni par solidarité débordante ou encore par humanisme grandiloquent. Mais tout simplement parce qu’ils se sont reconnus une condition d’existence identique : la misère profonde, la faim, l’alcoolisme, la précarité, la violence du travail. Si quelque chose comme une classe ouvrière est parvenue à faire front et à contraindre les Etats à réguler l’économie, à légiférer sur le marché du travail, à créer des systèmes de sécurité sociale (etc), c’est avant tout parce que chacun a vu son intérêt propre partagé par un grand nombre de ses semblables : mettre fin à une condition matérielle d’existence insoutenable. Il n’y avait en réalité ni utopie, ni convivialité excessive, ni bon sentiment charitable, ni solidarité irénique. Juste une matière de vécus misérables de personnes qui avaient pour toute solution pour ne pas mourir de faim la lutte collective, la coopérative et la mutuelle de consommation. C’est la raison pour laquelle dans mon prochain ouvrage (L’économie solidaire est-elle une béquille pour le capitalisme ?) j’essaie de développer une perspective purement matérialiste de l’économie solidaire. Cette perspective passe par des auteurs comme Marx, Proudhon, Lefort, Castoriadis, Bourdieu, Honneth, Boltanski, Laville. Et par des initiatives contemporaines prêtes à en découdre avec l’idéologie entrepreneuriale, quitte à perdre des subsides voués à la réinsertion ». De nombreux acteurs commencent en effet à réaliser qu’il est absurde de vouloir « réinsérer » des « exclus » dans un marché de l’emploi qui n’existe comme tel que parce qu’il a l’opportunité précisément de ré-exclure très vite ceux dont il n’a plus besoin. Il faut tordre également le coup à la notion d’exclusion qui fait précisément porter aux individus la responsabilité de leur marginalité parce qu’ils ne seraient pas assez « entrepreneurs d’eux-mêmes, pas assez leaders de leur propre vie, pas assez flexibles, mobiles » ou que sais-je. Une fois ces présupposés assimilés par la notion d’exclusion, il devient facile d’avancer qu’il n’existe pas de « classe sociale de précaires » et de prétendre pouvoir régler la question sociale en imposant des dispositifs individualisés et particularisés « d’insertion » (puisqu’il n’y a pas de « classe » mais que des « individus », les réponses doivent être « individualisées »). Par ailleurs, insertion dans quoi ? Il n’y a pas (plus ?) de classe moyenne dans laquelle réinsérer quoique ce soit. Si elle a existé, elle s’est délitée depuis longtemps.

Face à l’urgence aujourd’hui à changer de « paradigme », comment changer d’échelle sans perdre les fondements politiques de l’économie solidaire à savoir construire une économie du bien commun et du bien-être pour tous ?

Je n’aime pas pour ma part l’idée de « bien être » qui est inqualifiable en tant que telle. Et puis, ne peut-on pas nager en plein « bien-être » sans un sous en poche ? Heureux dans la précarité et la simplicité du dénuement ? Je crois que c’est Laurence Parisot qui a dit que « l’amour était précaire, que la santé était précaire, donc que le travail pouvait l’être également ». On voit ici par exemple le risque qu’encoure l’’idée – intéressante au demeurant - d’indicateurs de richesse alternatifs : Pourquoi rechercher un travail fixe correctement rémunérateur, un capital économique, dès-lors que l’on me convainc que mon capital social peut suffire à lui-seul à mon bonheur ? D’autre part le bien-être est une notion que j’assimile à la politique sécuritaire du gouvernement français actuel : n’est-ce pas pour préserver le bien-être des gens qu’il convient de renforcer tous les dispositifs répressifs et liberticides susceptibles d’arrêter tous les petits dealers menaçants, les auteurs de ces petites incivilités-qui-nous-pourrissent-la vie, etc ? Le bien être est une notion un peu réactionnaire. En revanche la notion de bien commun me parle davantage. Seule une économie solidaire alternative peut à terme éviter la privatisation généralisées de tous les biens communs publics en cours. Et pour qu’une telle économie puisse passer le cap de la marginalité, il faut, comme votre question le suggère, « changer de paradigme ».

Pour changer de paradigme, il faut qu’à un moment les fondamentaux de l’économie solidaire (un homme – une voix, propriété coopérative des moyens de productions et de travail, redistribution collective des bénéfices, décroissance etc.) soient politiquement défendus. Or telle est bien la difficulté de l’économie solidaire : portée par des acteurs qui donnent tout sur leurs terrains respectifs, elle s’épuise dans l’action. Les gens n’ont pas le temps de créer du collectif au delà de leurs villes, de leurs départements. Souvent, leur inconscient libertaire les poussent à se désintéresser de tout ce qui a trait au pouvoir et à la représentation. Or le pouvoir est inévitable comme l’avait bien relevé Castoriadis. Si l’on désire que l’économie solidaire représente un jour quelque chose il faudra bien se coltiner l’organisation du pouvoir : qui est légitime à parler au nom de l’économie solidaire ? Quel système de représentation nationale « tournante » (Bakounine) invente-t-on pour porter notre voix plus loin, face aux partis, face aux syndicats et surtout, face à tous les représentants du nouveau capitalisme qui cherchent à nous faire croire qu’il détient la solution aux maux qu’il provoque ?

Mis à jour : vendredi 20 mai 2011
La dynamo

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