Par Didier Minot

Forme et conditions de la participation citoyenne


Didier Minot, infatigable activateur des réseaux d’associations citoyennes, co-fondateur de Récit, un réseau d’écoles de citoyens qui s’inscrit dans la pédagogie des opprimés de Paulo Freire, nous livre ici une analyse des ressorts de la participation citoyenne, notamment ses implications pour l’économie solidaire.
Ce texte écrit en juin 2011 est à télécharger en intégralité en bas de la page.

Forme et conditions de la participation citoyenne

La participation citoyenne dans les associations

Les associations représentent une part importante de l’économie sociale et solidaire. Mais leur rôle n’est pas uniquement ni même essentiellement un rôle d’opérateurs économiques. En effet, elles représentent, avec les instances politiques et les syndicats, l’un des 3 piliers de notre vie démocratique. Elles sont l’expression d’un droit fondamental reconnu par la Constitution, essentiel aux libertés publiques. La nature des services rendus par les associations est fondamentalement différente de services équivalents rendus par des entreprises, dans la mesure où les associations sont les seules à même d’apporter une continuité, des relations humaines et du sens là où les relations marchandes n’apportent qu’un service matériel. Enfin, beaucoup d’entre elles cherchent également, au-delà de la satisfaction de leurs membres, à répondre aux besoins d’une société en totale mutation. Ce sont elles que nous appelons associations citoyennes.

La plupart des et des associations font prioritairement voire exclusivement appel à l’engagement bénévole de leurs membres, désintéressé au sens financier du terme. Les associations sont porteuses d’une logique de réciprocité et de participation qui les distingue fondamentalement des organisations caritatives largement développées dans les sociétés anglo-saxonnes et des entreprises privées.

Elles sont également forces de propositions et co-constructrices, avec les collectivités, d’actions au service du bien commun au sein des territoires. Il est légitime qu’elles soient financées par ces dernières sans pour autant être leurs prestataires. C’est pourquoi elles ne doivent pas être sanctionnées quand elle jouent parfois un rôle salutaire de contre-pouvoirs.

C’est pourquoi il n’est pas acceptable que les associations citoyennes soient réduites à des rôles de sous-traitants, parfois en remplacement des services publics qu’on a déshabillés ou qu’elle soient soumises aux choix de fondations issues d’entreprises commerciales, en dehors de toute transparence et de tout contrôle démocratique. C’est à la puissance publique de rendre possible les actions d’intérêt général et non à la bienveillance des fondations privées.

Les dangers qui menacent la participation dans les associations

Quatre évolutions majeures menacent aujourd’hui les associations citoyennes dans la poursuite de leur action et mettent en cause leur survie :

1) Les contraintes budgétaires de l’État et la RGPP (révision générale des politiques publiques, réalisée sans concertation dans une logique d’économies budgétaires), se traduisent par la remise en cause de très nombreux financements pour des actions contribuant au bien commun sous diverses formes.

2) Les charges nouvelles imposées aux collectivités et la suppression de la TP [1] (sans véritable contrepartie) les conduisent à la remise en cause des aides aux associations et se traduisent par des ruptures de financement et d’ores et déjà par la disparition de nombreuses associations.

3) La réforme des collectivités, qui sera de plein effet en 2014, remet en cause la compétence générale des Départements et des Régions, avec l’impossibilité des cofinancements, ce qui va rapidement conduire à l’instrumentalisation des associations dès lors qu’elles n’auront plus qu’un seul financeur. Cette réforme se traduit aussi par le renforcement du pouvoir des préfets. La remise en cause des différentes formes de concertation entre associations et collectivités (conseils de développement, intercommunalités de projet) rend plus difficile l’élaboration de réponses communes aux enjeux de société.

4) La modification du régime des subventions introduite par la circulaire Fillon du 18 janvier 2010 conduit à limiter les subventions, au-delà de 200 000 euros sur 3 ans, à la contrepartie d’une obligation de service public, avec une stricte compensation financière. Elle conduit déjà de nombreuses collectivités à remettre en cause des aides qu’elles accordent depuis longtemps pour passer à des appels d’offres, soumis aux règles de la concurrence, au détriment de la qualité des services et de l’expérience accumulée localement. Ces évolutions, largement entamées depuis 20 ans, franchissent aujourd’hui un seuil décisif. La vie associative désintéressée est menacée dans son existence même, à très court terme. Seule est prise en compte la dimension commerciale, marchande des activités associatives, en assimilant toute activité ayant une contrepartie monétaire à une activité lucrative relevant des règles de la concurrence. Les actions associatives désintéressées sont critiquées comme des distorsions de concurrence ou convoitées comme des marchés potentiellement lucratifs.

Quatre conditions de la participation citoyenne

Les observations qui suivent sont tirées du parcours des alternatives que nous avons réalisées au cours des 2 dernières années en Île-de-France et dans le Nord-Pas-de-Calais. La question posée était de savoir quelles sont les actions porteuses de logiques de coopération, de solidarité, etc. c’est-à-dire d’alternatives à la logique dominante. Nous avons pu observer une quarantaine d’actions menées par des associations. Nous avons été étonnés par le dynamisme de certaines d’entre elles, qui ne connaissent pas de problèmes de recrutement ni de renouvellement. Ce renouveau associatif est lié à la participation citoyenne au sein des associations. Voici quelques-unes des conditions de cette participation

1 La prise en compte des besoins de tous, en priorité des plus démunis

Partir des questions de la vie quotidienne Dans différents contextes, on constate que l’écoute des problèmes de la vie quotidienne conduit, à partir d’une activité initiale, à mettre en place de nouvelles activités ont pour répondre aux besoins : mise à disposition de livres, ballades urbaines, club d’investisseurs Cigales. Dans l’action de culture XXI, il a été possible de mobiliser des personnes nouvelles en abordant les questions de la vie quotidienne : questions liées au rythmes de vie du voisinage, à la diversité, au cadre de vie, problème de l’isolement, soutien à l’accès aux droits et recours.

Il est important de s’interroger pour savoir quels besoins sont pris en compte, exprimés par qui. Par exemple, le CEAN a pu parvenir à une plus grande équité sociale à travers les échanges de livres, la participation d’une population hétérogène, voire exclue.

Aller rencontrer les gens De même, alors que beaucoup d’associations attendent l’arrivée des nouveaux adhérents, certaines vont au devant des gens, dans la rue, dans des lieux informels, sur les lieux de travail, à la sortie de l’école. On voit la participation s’élargir avec la création d’espaces informels, à la marge des lieux institutionnalisés, de même que l’art de la rue, les manifestations incongrues, les interventions dans des lieux inhabituels. Comme la fête, ils permettent de sortir de l’anonymat, donnent aux gens une autre vision du quartier, permettent l’expression de ceux qui ne parlent pas (témoignage d’un participant : « ça a transformé mon regard sur le quartier »).

Certains élus n’aiment pas ce genre d’initiatives « incontrôlables », alors que d’autres s’en réjouissent et cherchent à les encourager. Ces initiatives créent en effet des contre-pouvoirs et posent la question du rapport entre pouvoirs et contre-pouvoirs.

Les plus démunis, les personnes en situation de discrimination sont des acteurs légitimes Plusieurs des actions travaillent à l’auto organisation des personnes en situation de discrimination. Il ne s’agit pas seulement « d’ouvrir » les activités. L’exemple le plus emblématique et celui de l’AARAO2, où depuis 10 ans les habitants d’un foyer se sont organisés pour apprendre l’usage de l’écriture à l’ensemble des résidents, ouvrir des espaces de réflexion, d’apprentissage de l’informatique, développer une action théâtrale, etc…

Ces actions constituant autour aux fondements de l’éducation populaire. Elles redonnent sa force au mot « populaire » en mettant en place des actions concrètes, des conditions d’accès, un langage qui permettent aux plus démunis de se sentir chez eux. Chacun peut se sentir légitime et devenir moteur de l’action. Tous ont des savoir-faire, des idées, des richesses à partager.

L’émancipation est également salutaire pour les classes moyennes Cette orientation n’est pas seulement salutaire pour des personnes en rupture, mais pour tous ceux qui sont blessés par le sort qui leur est fait, qui n’ont pas la chance d’être né dans un milieu favorisant la conscience collective, qui n’ont aucun exemple de qualité à suivre. L’aliénation a gagné aujourd’hui toutes les couches de la société et le besoin de participation est général.

C’est pourquoi l’auto organisation est également libératrice lorsque l’action est menée par des personnes appartenant aux classes moyennes, par exemple au sein de certaines AMAP.

2 La lutte contre l’inacceptable

Beaucoup d’actions naissent d’une réaction à l’inacceptable. Par exemple, face à la mise en place de la réforme Darcos, puis chapelle de l’éducation nationale, les écoles du 20e arrondissement se sont fortement mobilisées, prenant conscience des dangers multiples pour l’éducation des enfants dès le plus jeune âge, en termes de qualité de l’enseignement, de rythmes incohérents, de réduction drastique des moyens humains et financiers. À partir d’une réaction initiale, on constate souvent que des liens secrets entre différents acteurs pour mutualiser leur indignation, organiser des débats pour montrer qu’il existe d’autres pratiques, résister lorsque ces pratiques sont déjà en place ou mettre en place des pratiques nouvelles, permettre à chacun de se réapproprier l’école, l’entreprise, le quartier en s’exprimant collectivement.

Ceci a été constaté avec les petits déjeuners de l’école Vitruve, tout comme avec la mise en place du collectif des associations citoyennes qui s’est créé en réaction à la circulaire Fillon sur le financement des associations et a vite pris une ampleur nationale.

L’action se déclenche quand un groupe de personnes estime qu’on ne peut pas laisser passer et organise une mobilisation. Souvent des actes symboliques forts permettent de faire comprendre au-delà du premier cercle la portée des actions.

Là aussi, une action peut en engendrer une autre. Par exemple AFIC Coparents a soutenu la création d’une association basée au Mali qui aide les expulsés rentrer au pays : l’association malienne des expulsés (AME).

3 Un projet partagé dans la durée

Un projet partagé La plupart des expériences reposent sur un projet partagé. L’initiative en revient souvent à une personne quelques personnes, qui mettent à jour des enjeux et des nécessités. Mais ensuite, le projet se construit à partir des idées du groupe, de l’apport de chacun des membres, mis en forme et transformé en projet par l’équipe d’animation.

Un projet partagé repose sur une perception commune des enjeux, des objectifs communs et le partage de propositions d’actions. L’élaboration d’un tel projet demande du temps, mais aussi des repères et des valeurs communes, une transformation des comportements et une compréhension des mécanismes de groupe.

Autoriser le foisonnement en donnant les grandes lignes. Quand les actions peuvent se développer à partir d’un travail d’écoute, on voit les initiatives se multiplier avec un foisonnement d’actions nouvelles. La vitalité de l’association repose sur la capacité à autoriser ce foisonnement tout en donnant les grandes lignes.

L’importance du temps On ne peut rien mener de significatif sans agir dans la durée. « Il faut des années pour progresser. Il faut laisser aux gens le temps de se mettre en disposition de souffrir, de s’exprimer, de donner. Il faut prendre le temps de la maturation du projet, qui doit tenir les acteurs eux-mêmes. Chacun doit faire l’expérience de la possibilité de s’exprimer sans être jugé face aux autres ».

Le projet doit être périodiquement actualisé. Face à l’usure du quotidien et à la difficulté de durer, il est également nécessaire de se recentrer régulièrement sur une ligne d’horizon.

4 Une autre organisation institutionnelle, basée sur la participation et l’ouverture

Priorité au bénévolat et à l’engagement citoyen En comptant sur leurs propres forces, les travailleurs maliens ont réussi à créer des écoles, des dispensaires, rénover l’habitat, améliorer des routes, des puits, des terres cultivables, modifier la fertilisation des sols, etc. Que ce soit pour décharger des camions dans le cadre de circuits courts d’approvisionnement, pour accompagner les résidents d’une pension de famille, pour apporter un soutien au village d’origine, etc.., de nombreuses expériences montrent qu’on peut, avec de petits moyens, obtenir des résultats magnifiques.

Il est possible de mener à bien des tâches mêmes complexe en s’organisant pour que chacun puisse agir de façon désintéressée selon ses compétences. Cela montre que d’autres raisons d’agir sont possibles. Cela est également un facteur essentiel d’éducation citoyenne à travers l’action associative

La rotation des tâches. Les responsabilités tournantes dans la préparation et l’animation des activités constituent un élément essentiel de formation pour les participants. Il est essentiel d’accepter de prendre des risques en confiant des responsabilités à des personnes nouvelles, avec une présence active pour guider les premiers pas. Cela peut aller de pair avec une période d’apprentissage (réalisation de tâches en binôme). La confiance accordée à chacun à travers les responsabilités tournantes est un élément d’identité et d’efficacité très fort pour une association.

Une remise en cause des aspects formels On constate dans ce type d’action l’émergence de nouvelles formes d’organisation associative. La priorité est donnée à la participation citoyenne, celle-ci relègue au second plan le formalisme associatif.

  • les activités ne sont pas réservées aux adhérents. Elles sont ouvertes à tous, habitants du quartier autre personne qui le désire.
  • La participation des membres entraîne d’autres rapports avec les salariés, afin de laisser la priorité à l’engagement citoyen, y compris dans les tâches d’exécution et de réalisation des projets.
  • l’aspect formel de vie statutaire (assemblée générale, application des statuts, rapports statutaires, etc.) est adapté à la perception que peuvent en avoir les membres, et notamment les nouveaux membres.

La reconnaissance constitue le socle des engagements futurs Quand des initiatives permettent de créer des groupes de paroles pour des personnes en situation de discrimination, elles leur permettent d’affirmer leur dignité en faisant connaître leur culture, leur combat pour la vie et leur parole. On voit alors ces personnes développer avec une grande énergie des actions porteuses de responsabilité, de solidarité, et de recouvrance de leurs droits à travers des actions concrètes.

Une formule résume bien la portée de cette alternative. « Quand des personnes peu habituées à parler sont entendues par des personnes peu habituées à écouter, alors de grandes choses peuvent arriver » Cela permettent de changer les représentations, de casser l’image négative qui trop souvent est renvoyée aux personnes différentes (travailleurs étrangers, personnes souffrant d’un handicap, personnes en souffrance, personnes pauvres).

Plusieurs des expériences montrent comment le fait d’être écouté produit un « choc de considération » qui devient une des principales sources de la motivation et de l’engagement. « L’échange d’expériences, des difficultés et des espoirs, la confrontation avec les autres permettent de sortir de soi, de comprendre son territoire et de savoir comment font les autres. La découverte par des jeunes d’actions menées localement, près de chez eux, en sortant de leur quartier, est un facteur d’ouverture et de découverte de la diversité des actions menées localement ». Ces échanges restent dans la mémoire de ceux qui les ont vécus et constituent le socle des engagements futurs.

Pour certains, c’est dans l’intensité de l’expérience que se construit l’envie de continuer à agir. « Quand on cherche les raisons du succès, on voit qu’elle réside dans la confiance faite aux jeunes dans leur capacité d’agir en citoyens responsables. Celle-ci a changé radicalement l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes et de leur situation. Ils ont ensuite transmis à d’autres la capacité d’agir qui en résultait » avec un grand enthousiasme participatif. ». En d’autres termes, il s’agit de faire confiance pour donner confiance.

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[1] taxe professionnelle

Mis à jour : mardi 19 juillet 2011
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