Entretien avec Jérôme Guillet, porteur de paroles


Propos recueillis par Cédric Lefèbvre et Sandra Blondel

Qu’est-ce qui t’a amené à travailler dans l’espace public ?

D’un côté, c’est le travail avec les enfants dans une colonie expérimentale qui mettait en acte les principes pédagogiques défendus par le STAJ, l’association d’éducation populaire dans laquelle je travaillais dans les années 90. Nous pensions notamment que l’aménagement de l’espace déclenche l’activité. Nous cherchions à susciter et induire des comportements, stimuler les enfants et les amener vers l’autonomie plutôt que leur offrir un programme d’activités. C’est sur ces principes que plus tard dans la rue j’ai eu envie de travailler, en direction des passants.

De l’autre, c’est mon expérience du monde militant. Pour faire vite : en 95 il y a un espoir politique pour les génération abîmées et déçues de 81 et habitées par le fantôme de 68. On sentait qu’il allait se passer quelque chose. Mais en réalité il s’est passé quelque chose et rien passé à la fois. Ce qui s’est passé c’est la victoire idéologique pour un certain nombre de contres pouvoirs, comme le Monde Diplomatique qui ont réussi à imposer leur terminologie et la diffuser dans la société civile. Ce sont des victoires sémantiques qui symboliquement sont importantes. Mais dans mon entourage personne n’est allé à ATTAC. Par ailleurs, à l’époque on est dans un désert en terme d’alternatives. Apparaissent alors les Réseaux d’échanges de Savoirs ou les Systèmes d’échanges locaux mais là, c’est pareil, personne n’y va. Si des amis font des mémoires de socio là dessus, on n’a pas envie d’y participer. On n’est pas de la même génération, on ne trouve pas notre place. On est content que ça existe mais ça ne s’adresse pas à nous. Ce qui me dérange le plus c’est l’entre-soi militant. Partout où c’est consanguin je ne me sens pas bien. Pour autant je respecte le travail militant, c’est intéressant mais c’est consanguin.

Dans les années 2000, je me dis qu’il faut inventer comment entrer en relation avec des gens qui nous ressemblent pas. C’est la période où on monte avec des amis Lézards Politiques à Tours. Pendant un an on va tester plein de manières d’entrer en relation avec les gens dans la rue. Comme un espace qui manque et que tu cherches à fabriquer : l’espace public en l’occurrence. Une année dans la rue pour essayer.

Une année dans la rue pour essayer quoi par exemple ?

Ca a été la matrice de pas mal de petits dispositifs qui se sont développés par la suite. Au départ notre question c’est comment donner de l’information sans donner de leçon aux gens. Ca s’appelait des « modules d’information ». L’idée c’était qu’il fallait faire l’inverse d’un tract avec la même intention « je veux communiquer une indignation » (c’est le mot du moment ...) mais je dois produire l’effet inverse du tract. On a travaillé sur des expositions de rue qui étaient des sortes de récits illustrés. La première c’était sur une cabine de douche sur le thème du non engagement électoral. C’était l’histoire d’un gamin qui raconte comment il comprit pourquoi il fallait aller voter et comment finalement il n’y a pas été. La deuxième, c’était sur la sexuation des rôles « rayon homme/rayon femme ». Finalement c’était un travail de publicité dans le sens originel de « rendre public » accompagné d’une réflexion sur les règles de la communication.

Comment ont réagit les gens à vos interventions ?

Au début on n’a pas compris comment ça marchait, on a fait les choses intuitivement. Selon nos critères de fréquentation quantitative et qualitative sur un axe riches/pauvres et jeunes/vieux, ces deux interventions ont été un succès. Très rapidement, plein de gens dans le groupe en sont venus à faire la même chose avec plus où moins de réussite. A cette époque on croyait au « tous capables » mais c’était faux. Notre formule : de la provoc, de l’humour et des formats inhabituels comme par exemple « La recette du gâteau au chocolat noir. », un autre dispositif sur le thème de la Françafrique. Le premier ingrédient de la recette c’était « Prenez quelques noirs formés par l’armée française aux doux temps des colonies ». Les gens qui passent qui voient ça ont juste envie de lire la suite.

Puis on a découvert aussi le système des questions dans la rue. Pour une de nos premières actions, on avait recouvert les panneaux publicitaires sur une place à Tours avec juste une question sur le panneaux : « Pourquoi la pub est-elle le seul décor de nos villes ? » Quand on interrogeait les gens ils nous disaient « à vue de nez, il y a une dizaine de panneaux sur cette place » alors qu’il y en avait en fait presque quarante. Nous voulions dénoncer cet aveuglement. Il n’y avait pas encore de courant anti pub vraiment développé à l’époque. et c’était autre chose que de recouvrir la pub avec un pinceau dégoulinant et de finir au tribunal. Au bout de vingt minutes, il y a un flic qui nous a arrêté et avec qui nous avons eu une discussion très intéressante. Il commence par nous dire qu’à titre personnel il est content que des gens posent cette question mais qu’à titre professionnel il y a au moins deux motifs qui le contraignent à nous empêcher de faire ça et qu’à titre personnel et professionnel il peut nous dire comment continuer sans qu’il nous arrête : « Si vous vous promenez avec les panneaux sur vous sans être fixe car si vous êtes fixe vous devenez un affichage illégal, je ne vous arrêterais pas ; » Nous étions plutôt un groupe de libertaire et du coup c’était un peu paradoxal de suivre les conseils d’un flic mais finalement on l’a fait et on s’est retrouvé devant un grand magasin à échanger avec des gens qu’on avait jamais vu de notre vie : des vieilles bourgeoises, des cadres sup, des jeunes super lookés. On n’imaginait pas que ces gens pourraient avoir envie de nous parler. A la fin de la journée, on s’est tous retrouvés au café et on avait tous une anecdote extraordinaire au sens de non-ordinaire. C’était des choses que l’on n’avait jamais vécues. On avait tous eu des discussions avec des gens qui sont notre « non-public » par excellence et c’était pas forcement la question mais la démarche qui les avait interpellés. Ca validait ce qu’on était venu chercher : il n’y a pas de « non-public ». Autrement dit : les gens ne sont pas des cons. Les militants sont parfois réduits à devenir des profs qui disent qu’on ne plus rien faire de cette classe. Même le pire élève a du désir de s’exprimer sur des questions et il y a des questions qui peuvent faire société. Ça, c’est devenu le « Porteur de Paroles ».

Pourquoi arrêtez-vous Lézards Politiques au bout d’un an ?

Au bout d’un an, le groupe des Lézards politiques a totalement explosé, comme un groupe de rock. On a été très vite sollicités, récompensés pour nos actions mais on a implosé notamment parce qu’il y avait une dissymétrie totale dans nos actions militantes. Notre groupe était constitué par des personnes motivées par de très forts désirs de création mais sans égalité de ressources. Du coup, on était une minorité à produire des dispositifs qui marchaient, ça a vite été insupportable. Très vite le groupe c’est scindé en deux. Après quelques années, une partie a fait Débattons dans les rues, Anthony est parti dans le collectif du Pavé et moi j’ai monté Matières prises qui n’existe plus aujourd’hui et qui a travaillé principalement pendant cinq ans sur le portage de paroles.

Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur le « porteur de paroles » ? Et notamment sur ce qu’on peut faire des paroles récoltées pendant ces interventions ?

Si je me sers du porteur de parole pour mieux vendre ma soupe, ça n’a aucun intérêt d’utiliser ce dispositif. Dans ce cas là, les questions posées sont des fausses questions. Par exemple « qu’est-ce qui vous met en colère et vous donne envie de vous engager ? » Ce qui sous entend qu’on a tous envie de s’engager alors que précisemment non, pour une majorité de la population. Ou encore la question « Pensez-vous qu’il faut remunicipaliser la régie de l’eau ? » à laquelle celui qui pose la question a déjà les réponses toutes faites.

La question c’est pourquoi on fait un porteur de parole : est-ce qu’on a le désir de rencontrer l’autre ou est-ce qu’on en a besoin de la participation des gens. Si tu es vraiment dans le désir de l’autre tu poses une question pour laquelle tu n’as pas de réponses. Dans ce cas les échanges que tu vas avoir doivent te faire comprendre quelque chose sinon tu fais de la communication. Mais est-ce que j’ai vraiment envie d’apprendre quelque chose des gens avec lesquels je rentre en contact ? Avant de savoir ce qu’on fait des réponse, il faut savoir ce qu’on veut réellement faire et vivre. Le problème c’est que beaucoup de militants cherchent un outil comme un marteau pour planter un clou, un nouveau marteau, etc

Après, qu’est-ce qu’on fait des réponses ? Une fois réglée la question du désir et du besoin, vient la question de la fidélité : est-ce que tu vas être fidèle à un territoire ? Soit c’est un outil de rencontre et de mise en valeur de la parole de ceux qu’on entend jamais, dans ce cas là, la question c’est comment ces paroles sont à l’honneur durablement ? Donc vient la question de la fidélité à un territoire. Si tu travailles par exemple dans un quartier populaire une des premières choses que les gens attendent c’est tu reviennes. Les gens n’en peuvent plus des artistes ou des compagnies qui viennent faire un spectacle pour la fête de quartier et qui s’en vont. Donc la question c’est : est ce que c’est une manière de ritualiser des relations et éventuellement de sensibiliser sur une question mais à partir de ce que les gens ont à dire de cette question et non à partir des réponses que tu vas apporter. Si le porteur de parole est une manière de construire des relations, alors la question c’est comment je ritualise et comment je ne reste pas sur le porteur de parole mais je fais autre chose. Est-ce que les paroles sont exposées dans le centre social pendant un mois par exemple ?

Le porteur de parole peut être aussi un outil diagnostique. Là ça demande une compétence d’enquête plus forte. Souvent je parle d’enquêtes dérivantes. Quand je vais dans un quartier je demande aux gens ce qui compte pour eux dans ce quartier et ces gens vont me raconter soit des histoires présentes ou passées, ils vont me parler de lieux et de gens. Après moi je vais sur les lieux dont ils me parlent, voir les gens aussi et essayer de comprendre les histoires. C’est une enquête qui commence dans la rue à partir de parole que je n’aurais pas pu avoir dans une salle.

En cinq ans, je n’ai fait qu’une seule véritable formation au porteur de parole étalée sur un an. Les autres n’étaient des initiations. Généralement, les militants veulent des formations de deux jours et finalement c’est le mode « marteau/clou » ça fait du bien, c’est vivifiant et stimulant mais tu n’es jamais formé. Il ne suffit de pas de prendre 4 panneaux et te mettre dans la rue. Le processus est plus important que l’outil. Au final, c’est aussi compliqué que le théâtre forum. Nous sommes pris dans des contradictions, des logiques marchandes. Pour moi une formation c’est quatre séquences de trois jours dans l’année et des exercices pratiques mais les institutions comme les associations vont moins facilement financer ça. De plus en plus les gens qui posent des questions bidons et obtiennent des réponses bidons disent que c’est un dispositif bidon. C’est passionnant si tu sais le faire. Finalement, j’ai beaucoup souffert de travailler sur ce dispositif sans vraiment bien former les gens. Je me sens responsable de ça.

C’est pour ça que tu dis que ce n’est pas un outil pour « politiser » ?

Contrairement à ce que dit le Pavé, ce n’est pas un outil pour politiser. Parce que quand tu veux parler à d’autres gens que des gens déjà sensibilisés, il faut être poli. Il ne faut pas arriver avec ton catéchisme de militant. Si t’es là pour donner ton message tu vas le donner à ceux qui le connaissent dejà. Il faut accepter d’aller sur le terrain de l’autre pour commencer plutôt que d’attendre qu’il vienne sur le tien. Tu peux discuter d’un sujet qui te tient à coeur avec des gens mais si tu veux d’emblée leur dire ce que tu penses d’un sujet c’est pas la peine de leur poser des questions. Le Pavé fourni du courage et de la stimulation aux militants. Les conférences gesticulées sont une manière de renouveler le répertoire militant. Mais ça reste intra-militant. Moi j’essaye d’aller vers ceux qui ne sont pas militants. On est ici sur un clivage et une colère personnelle un peu stérile et je pense que dans le temps, ces démarches sont plutôt complémentaires.

Qu’est-ce que ce dispositif t’a appris des gens ?

Ça m’a appris que les gens sont chauds et ils sont prêts mais pas forcément là où on veut. Si tu es prêt à bouger avec eux ça ouvre des possibilités. C’est exactement comme une classe, il faut être capable d’individualiser la relation et d’aller là où est l’autre. Mais est-ce qu’on en a vraiment envie, est-ce tu vas vraiment prendre le temps de cheminer avec eux ? Si tu fais ça et bien au final tu seras vraiment dans la politisation mais contrairement à ce que tu croyais au départ c’est toi qui aura d’abord changé. Ca n’ira pas que dans un sens. Si tu acceptes que les gens te changent, tu vas les changer mais il faudra passer du temps.

Est-ce que c’est plus difficile qu’avant d’intervenir dans l’espace public ?

C’est plus difficile parce que l’espace public est plus surveillé et policé. Mais c’est plus facile car il a y de plus en plus de désir de le faire. Finalement, ça ne dérange pas vraiment le pouvoir. Il y a deux catégories d’intervention dans l’espace public :

  • les interculturels : ceux qui utilisent l’espace public pour son potentiel de rencontre. Ils sont sur une position non frontale.
  • les confrontationnels : ceux qui interviennent en utilisant le conflit. _ Pour eux, si la police n’intervient pas ou s’il n’y a pas de procès c’est presque raté. C’est toute la mouvance libertaire. Ils utilisent l’espace public pour la résonance médiatique pas pour rencontrer des gens. Ils font des coups, des happenings.

Je suis pour un mélange, pour élargir le répertoire d’actions. La co-existence de toutes les formes d’intervention est nécessaire. Il faut aussi du confrontationnel. Ce que je fais ne remplacera jamais une manifestation réussie ou un happening militant. Je pense qu’il faut dépasser les chapelles militantes avec leur méthode et pouvoir inventer des luttes dans lesquelles on pourra choisir entre trois ou quatre formes d’intervention qui ne se ressemblent pas. On en est encore loin mais on s’en rapproche. Je crois qu’on se dirige vers une ingénierie sociale et militante. Ce qu’on a commencé à faire dans la solidarité internationale à force de voir des projets se lourder c’est faire de l’anthropologie pour comprendre la réalité en face avant d’apporter des solutions. La solidarité internationale a évolué mais c’est plus facile de la faire au Togo qu’en France où ça reste encore balbutiant.

Comment définirais-tu l’espace public ?

  • C’est le lieu de l’hétérogénéité sociale et générationnelle.
  • C’est le lieu de l’ennui et donc de capacités endormies. Les gens veulent qu’il se passe quelque chose dans leur vie. Si tu es capable de faire baisser la méfiance et susciter la curiosité tu peux faire quelque chose et les gens vont s’arrêter.
  • C’est un lieu plastique et transformable. Une place publique peut être une série d’espaces successifs.
  • C’est un espace multi-affecté selon les heures et les usages.

Risques et droits d’agir dans l’espace public ?

Il y a des risques car ça dépend ce que tu cherches. Il y a des lieux impossibles à investir. Si tu veux prendre la rue piétonne devant les commerce, ça va pas être possible. Il y a aussi des espaces partageables et des espaces où tu peux faire ce que tu veux mais il y a moins de gens. Si tu ne vends rien, que tu n’empêches pas la circulation, que tu ne gêne pas, la police s’en fiche. Ca met un coup au vieux mythe de l’opposition à la puissance publique. Une partie du monde militant jouit de se sentir en opposition au système. Mais il y a aussi des gens qui sont dans la créativité et la joie de l’expérimentation. A Tours, le festival sauvage Débattons les rues a tenté de marier les deux dynamiques mais c’est difficile comme mélange lorsqu’il s’agit d’être ouverts à tous les publics.

Finalement, c’est quoi ton métier ?

Je suis animateur socio-culturel, vendu au monde de l’expertise. Pour le meilleur comme le pire. Animer c’est donner du souffle, mettre en mouvement. Mais si je dis que je suis un animateur, on me paye 10 euros de l’heure alors qu’en tant qu’expert on me paye entre 500 et 1000 €euros la journée. Je suis plus un stimulateur qu’un formateur ou accompagnateur. A ce titre, je me sens proche de gens comme Le Pavé ou Vercauteren. Tous ces gens-là sont des stimulateurs, ils travaillent sur la confiance, l’impulsion et le désir de faire à son tour. Pour ce qui est de former au sens de rendre compétent, j’attends de voir qu’elle position on sera capable de tenir dans quelques années.

Qui t’inspire ?

Ce qui me ressource ce sont les moments de grâce vécus avec des étrangers, en ce moment je suis à St Nazaire et je rencontre des ouvriers du port industriel.

Sinon je pense à l’interview de Foucault par Roger Pol Droit en 75 intitulée « Je suis un artificier » dans lequel Foucault dit : « Moi je fais des bombes et je ne sais pas du tout qui va les dégoupiller ni quand ni où elles vont exploser et ça c’est super jouissif. » C’est un peu intello mais ça inspire bien.

As-tu encore des utopies ?

L’image de l’écologie est géniale parce qu’elle peut être mentale, militante et pas qu’environnementale.

Mon utopie c’est de sortir de la monoculture militante. Que ce soit la vieille militance cégétiste pour reprendre une caricature ou les nouveaux militants « happening festifs ». Tant qu’on en reste à de la monoculture militante on étouffe. J’essaye d’élargir notre répertoire d’actions et de passer à la polyculture militante. C’est ce que je disais quand je parlais d’ingénierie de la mobilisation et de l’engagement. Il faut retravailler l’éco-système militant, être capable de diversifier les composantes sociales et culturelles.

Mais ça n’empêche pas le militantisme oppositionnel qui sait jouer avec la presse et les médias, les manifestations de masse ou le travail intra-militants qui revivifient.

Le problème c’est que dès que quelqu’un commence à maîtriser une forme de militance nouvelle, il essaye d’en vivre, moi le premier. Tout le monde veut bouffer de son utopie et reconvertir son début de compétence militante en secteur professionnel ce qui a tendance à figer la recherche action et à encrer d’avantage les chapelles. Mais la bonne méthode qui va résoudre tous les problèmes n’existe pas. En fait, il faudrait que l’on vende les processus qui nous ont permis de découvrir les méthodes afin que les gens expérimentent créent à leur tour leurs propres méthodes !

Toutes les formes de militances doivent coexister comme dans un jardin, et se féconder les unes les autres. !

Mis à jour : vendredi 9 décembre 2011
La dynamo

· Lire les anciens numéros