Mariana Otero

Entre nos mains


Entre nos Mains, de Mariana Otero Entre nos Mains, de Mariana Otero

Que faire lorsque l’on est salarié et confronté à la menace de fermeture de son entreprise ? Quels sont les enjeux et les difficultés à surmonter pour envisager de la gérer de manière collective ?

Entre nos mains, le dernier film de Mariana Otero, se penche sur ces questions au côté des employés de Starissima, une confection de lingerie en redressement judiciaire de la région d’Orléans, au moment où ces derniers projettent de la reprendre en scop.

Par Nils Solari

Pour ce faire, la réalisatrice fait preuve de sobriété et de patience, et laisse ainsi le soin au spectateur de s’immiscer au cœur d’un dessein collectif, et de partager les trajectoires individuelles qui l’accompagnent. Des cadres aux ouvrie-è-r-e-s, on suit au gré des assemblées, des prises de parole et des silences, l’élaboration du projet de reprise, les craintes et espoirs qu’il suscite chez les personnes qui le nourrissent.

Loin du reportage prémâché ou du film militant, ce documentaire donne à voir nombre d’aspects qu’implique le travail et son organisation, et ouvre plus largement le débat sur ce que cela induit dans nos existences sociales.

Du salariat à la coopérative : doutes et appréhension

On partage ainsi les doutes et l’appréhension que suscite la création d’une scop, pour des personnes qui n’ont connu jusque là que le salariat, et doivent faire le choix de verser ou pas, l’équivalent d’un mois de salaire pour recapitaliser leur entreprise.
On est témoins d’une prise de conscience progressive et des liens de solidarité qui se construisent ou s’affermissent, notamment face aux agissements de l’ancien patron. Ce dernier, montré hors-champ dans le film, n’en reste en effet pas moins présent : de par la référence à sa gestion qui a conduit à cette situation, où lorsqu’il reste perçu dans les paroles des employés, tantôt comme un opposant ou un concurrent.

Condition féminine et lucidité critique

Outre le fait qu’il se déroule entre petites culottes et soutien gorge, l’univers du film est résolument marqué par la condition féminine. Les confessions des ouvrières manifestent de l’attachement à l’entreprise (« je suis entrée chez Starissima à la puberté et je la quitterai à la ménopause »), du sentiment d’appropriation naissant autour du projet de scop et de ce qu’il induit dans le changement progressif des relations de travail ou vis-à-vis de leur autonomie : « C’est moi qui bosse, c’est pas lui ! La décision, elle me revient ! ».
Et lorsque le projet se trouve mis en péril suite au déréférencement de leur marque par un client important, c’est toute la lucidité critique de ces femmes qui s’expriment pleinement : « je ne crois pas aux coïncidences ! »

Dépasser la désillusion

Mariana Otero aurait pu faire le choix de ne pas montrer la désillusion dont est entachée l’issue de cette expérience. Elle parvient pourtant à la dépasser en associant les employés à un chœur final qui illustre le changement de leur perception face à la fatalité qui les contraint. Le film est en cela profondément politique, dans le sens où il remet sur le devant de la scène, des problématiques sociales et collectives parmi les plus sensibles du moment.

Dés lors, face à la résignation à laquelle voudrait nous condamner le discours néolibéral dominant, ‘Entre nos mains’ se révèle être un formidable outil de réappropriation du vivre ensemble. Du monde de l’entreprise à la sphère politique, le film de Mariana Otero nous rappelle, à l’image de ce que déclarait Bernard Moitessier, que « le destin bat les cartes mais c’est nous qui les jouerons... »

NS

Nils Solari est journaliste et traducteur indépendant. Il diffuse actuellement une exposition Travailler autrement, fruit d’un travail de rencontre des entreprises argentines récupérées par leurs salariés.
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Mis à jour : mercredi 3 novembre 2010
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