Interview Emmanuel Antoine

"Dire "adieu à l’ESS" en tant qu’espace hétéroclite"

3 questions à Emmanuel Antoine, co-directeur de Minga et acteur infatigable de l’économie solidaire. Il a co-signé une tribune dans le Monde le 21 novembre dernier intitulée "Pour une ESS de combat".

Vous avez rédigé une tribune intitulée (que nous joignons à l’article) "Pour une ESS de combat", qu’est-ce qui a motivé la rédaction de cet article aux côtés de Stephane Veyer le 21 novembre dernier ?

Emmanuel Antoine : Le constat est que, malgré une multitude d’initiatives remarquables sur le terrain, le "mouvement" de l’ESS (si tant est qu’on puisse le considérer comme un mouvement...) est dépolitisé. L’ESS se vit hors de l’histoire, hors des "galères de notre temps".

Engagée autour d’initiatives militantes du refus du traitement social du chômage dans les années 80, l’économie solidaire a emboîté le pas des politiques incitatives en matière d’emploi qui poussent chaque chômeur à être entrepreneur de lui-même. Pas franchement étonnant que le social business occupe aujourd’hui une si grande place dans le champ de l’ESS. Les acteurs de l’ESS (et nous sommes du nombre) sont trop tournés vers les pouvoirs publics et pas assez vers le monde du travail et des métiers. Comme si l’aboutissement de leur engagement était une loi-cadre, comme si l’on pouvait ruser avec l’État, et que celui-ci laisserait des marges d’autonomie à des acteurs qui remettent en cause l’économie dominante !

En Juin 2011, lors des états généraux de l’ESS, nous avions tenté sans succès d’ouvrir un débat politique autour d’une tribune "Changer d’échelle, mille fois oui, mais au service de quelle société ?", dont le MES avait été signataire.

Une ESS de combat, qu’est-ce que c’est ?

C’est d’abord de dire "adieu à l’ESS" en tant qu’espace hétéroclite. Inscrire nos actions dans un projet politique qui réinterroge la propriété des moyens de production, l’organisation du travail qui contribue à marchandiser le travail et le vivant, et le partage et la transmission des savoirs et savoir-faire. Replacer nos actions et nos engagements dans le monde du travail et des métiers, favoriser toute forme de coopération qui se place dans une perspective de socialisation des moyens de production et d’échanges, encourager des solidarités internationales débarrassées de l’héritage tiers-mondiste et de la culture coloniale (encore très présent au sein des acteurs qui se réclament du commerce équitable et de la solidarité internationale).

En tant qu’acteur de l’économie solidaire, comment accueillez-vous la loi qui sera votée au printemps prochain ?

Le ministre veut ouvrir le champ de l’ESS, tant mieux ! Mais, pour autant, restreindre l’ouverture de l’ESS au social business, parce qu’elle revendique une lucrativité limitée, prospérant sur des besoins sociaux laissés vacants par l’État social, c’est un peu court. Il serait pertinent que les députés élargissent les conditions de l’agrément "entreprise solidaire d’utilité sociale" aux commerçants indépendants et aux artisans tout étant plus restrictifs sur les écarts de salaires (de 1 à 4 et non de 1 à 7 comme cela est proposé dans le projet de loi) et conditionnant l’agrément à la publication des informations économiques et sociales (bilan, comptes de résultat et déclaration annuelle des données sociales) et que ces informations soient publiques.

Lire aussi le texte de positionnement de Minga : "Agir ensemble pour une économie équitable"

Mis à jour : jeudi 9 janvier 2014
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