Novembre 2010

Buëch Coopér’Actifs


Par ici le développement local ! Par ici le développement local !

Au début de l’automne nous avons rencontré une initiative pas banale dans la vallée du Buëch, territoire montagneux des Hautes-Alpes isolé au sein de la région Paca.
Cette Scic (la 3e du département des hautes Alpes) est née de militants, actifs localement, bien décidés à ne pas se résigner et à faire bouger les choses dans un territoire frileux aux changements. Actions collectives et développement local pour plus d’autonomie des habitants.
Ou la naissance d’une oasis en plein désert.

Rencontre avec Hédy Haguercif et Éric Godfroy.

Comment a démarré l’aventure ?
Il y a cinq ans on a eu envie de bouffer du bon pain, mais il n’y avait rien à proximité. Pour faire les courses au supermarché il faut parfois parcourir 50 km aller-retour, sans compter qu’on consomme des produits pas bons et qui viennent de loin. Les services de distribution ambulants existants ont des limites, leurs produits ne sont pas locaux, la viande est hors de prix, le pain n’est pas bon. Quelqu’un parmi nous allait à 50km chercher du pain bio et et le distribuait aux copains. Puis, petit à petit on s’est approvisionnés en œufs et fromages dans un rayon le plus petit possible. On a créé l’association Buëch Coopéractifs à laquelle plusieurs familles ont adhéré et passé des commandes régulières.
Aujourd’hui notre activité est la distribution de produits locaux et sains, dans un magasin à Aspremont et dans les villages avec la Buëch Moobile, notre camionnette.

Pourquoi un service de distribution itinérante ?
Le Buëch est un territoire peu peuplé, nous avons des producteurs et des clients qui viennent de 50km à la ronde. La problématique était de livrer des commandes aux gens et donner accès à une alimentation saine et locale. Nous prenons des rendez-vous avec des coopérateurs dans des villages, qui nous servent de points de dépôt pour les commandes : amap, associations, points de rencontres divers. On a aussi un fond de produits dans le camion pour ceux qui n’auraient pas commandé.
Ce qui est hallucinant c’est que les mairies ne viennent pas nous voir pour nous demander de livrer chez eux. Elles pourraient aussi donner une participation parce qu’on est d’intérêt collectif.
On voit beaucoup de monde sur le territoire et régulièrement, on tisse des liens et ça jalouse les élus.

On voit beaucoup de monde sur le territoire et régulièrement, on tisse des liens et ça jalouse les élus.

Par quels développements l’association est-elle passée pour devenir aujourd’hui une Scic ?
L’activité de l’association a grossi au fur et à mesure, en quatre ans on avait 120 cartes de commandes, une carte correspondant à une association, une famille, une sarl, un individu...
En mai 2009 on a pris la décision de passer en Scic à but non lucratif. Statutairement on est une Scop mais avec un service à part. Malheureusement la Scop habituelle est vraiment une coopérative de production qui ne favorise pas l’implication de partenaires multiples et différents.
La Scic permet d’intégrer un réseau large de coopérateurs : clients, collectivités locales, associations, bénévoles... Elle est agréée par la préfecture, la création est longue parce que la préfecture fait une enquête pour vérifier la réalité de notre fonctionnement collectif et coopératif et que nous ne sommes pas une simple entreprise lucrative déguisée.
Les lois européennes doivent être transcrites en droit français, l’État français a créé la Scic, mais les services administratifs des préfectures n’ont pas les cases existantes pour enregistrer cet ovni statutaire. La Scic, ça embête. Sauf si elle est créé à l’initiative d’une collectivité, les aides financières aidant ; nous, c’est l’inverse, elle a été créée par des citoyens sans les communes.

Hédy et Éric, avec Mélissa Hédy et Éric, avec Mélissa

Quels appuis, quelles ressources avez vous trouvé localement et ailleurs ?
L’Urscop ne nous a été d’aucune utilité, ils se soucient peu des Scic. Les structures qui existent pour accompagner les actions locales qui se créent sont globalement inefficaces, alors on a s’est débrouillés nous mêmes. Il y a un déphasage entre ceux qui pensent le projet et ceux qui le vivent. C’est un peu le même constat pour les communes qui n’ont pas compris ce dont nous avons eu besoin. Pour trouver des portes ouvertes dans la politique locale, il faut être dans un clan, voter pour untel, participer à la fête du village et faire des grimaces...
On s’est documentés nous mêmes, on a rencontré des Scic existantes, comme Pile ou Versa, une compagnie de théâtre itinérant de Laragne-Montéglin dont Éric était président.
On s’est aperçu que le tribunal de commerce, pour ne pas s’embêter, n’avait pas mis la Scic dans la bonne case (« autre »). Maintenant il y a la bonne case.
Il y a trois Scic dans le 05.

Quels liens avez-vous avec les collectivités locales ?
Les conseillers municipaux sont sourds à ce qui bouge sur le territoire. Un maire qui voudrait un peu faire avancer les choses se ferait calmer directement par ses conseillers municipaux. Il y a une peur du changement, une crainte de perte du pouvoir « qu’on croit qu’on a »... Des conseillers municipaux l’ont déjà dit : on ne va pas faire de nouveaux logements parce qu’on va perdre notre âme.
Pourtant des élus locaux viennent faire leurs courses chez nous parce que c’est pratique, mais on n’a pas beaucoup plus de lien.
Malgré cela deux collectivités locales vont peut-être rentrer dans la Scic.

Quelle rôle joue une Scic sur le territoire ?
Les Scic ont une fonction sociale très importante. Dans chaque village il y a des groupes de gens qui sont en lien. On n’est pas en marge des institutions, mais c’est nous, citoyens, qui sommes à l’initiative. Les élus locaux viennent faire leurs courses chez nous, mais on n’a pas beaucoup plus de lien.
Le service de distribution itinérante, avec la Buëch Moobile permet de relier les villages alentours. Petit à petit, dans les villages on connait les associations, les porteurs de projets associatifs. On a une fonction de lien, de transmission des nouvelles. Et ça fait changer un peu le territoire cette mise en lien.

Notre petit magasin coopératif est à Aspremont, 35% de vote FN, mais comme on fait des produits locaux et que c’est pratique les gens viennent. On est contents de ça.

Dans quel sens ?
Auparavant on ne pouvait pas faire quelque chose de nouveau, les gens étaient très méfiants. Aujourd’hui, sur le territoire il y a un quart de ruraux purs et trois quarts de néo ruraux, on est beaucoup en lien avec les néo-ruraux. Mais les cloisonnements s’estompent un peu.
Notre petit magasin coopératif est à Aspremont, 35% de vote FN, mais comme on fait des produits locaux et que c’est pratique les gens viennent. On est contents de ça.

Quels choix avez-vous fait sur vos filières d’approvisionnement et l’origine de vos produits ?
Concernant l’origine des produits on est à 50% de produits locaux et 50% d’ailleurs. Ce qui est dur c’est que les produits qui viennent d’ailleurs nous procurent plus de marge parce qu’on négocie les prix sur des grosses quantités.
On ne fait pas de recherches actives de producteurs, on marche par bouche à oreille, les producteurs en parlent entre eux et ils viennent nous voir. Si on démarche on rentre dans le business.
Un circuit court, selon la norme européenne, c’est 50 km, on va jusqu’à Die, Sisteron.
Sur le local on a une réflexion sur les terres agricoles. On ne communique pas sur le bio parce que c’est du label, du business, on communique sur l’origine des produits, équitables et locaux.

Comment est organisée la Scic, quels sont ses membres ?
Nous avons cinq collèges : producteurs, salariés, personnes morales, sages, usagers. Les sages ce sont les fondateurs, ceux du début qui ont le recul sur l’histoire de Buëch Coopéractifs.
Chaque membre doit posséder quatre parts sociales, sauf ceux du collège personne morale qui doivent en avoir huit. La part sociale est à 20€, elle reste accessible. Comme on est à but non lucratif, un point précis de nos statuts que toutes les Scic n’ont pas, des parts revendues dans 10 ans n’auront pas augmenté en valeur nominales. Comme ça pas de spéculation.
On ne fait pas de différences entre producteurs et consommateurs dans le fonctionnement. La Scic a fait le choix, pour sa première salariée, de soutenir une femme qui a eu des soucis dans sa vie. Elle fait un bon travail, en six mois elle a fait son chemin.

Quelle la politique de tarification dans le magasin ?
On a voulu qu’il soit le plus ouvert possible sur le village d’Aspremont et sur les alentours. Des gens qui ne sont pas membres peuvent acheter dans le magasin.
Les prix sont contrôlés par l’assemblée générale de la Scic, la marge de la coopérative étant réduite à minima sur les produits de base (10%). Ce fonctionnement est hérité de l’association, maintenant qu’on est une Scic on va devoir augmenter les marges (22%). Mais on va trouver des solutions pour contenir les prix. On dévelope le bénévolat parce que le salariat n’est pas suffisant.

Avec la proximité on arrive à tisser des liens avec les gens, à se mettre ensemble autour d’une table. Les gens apprennent à se parler, participer à une réunion.

La Scic a-t-elle d’autres activités que la distribution ?
Après avoir mis en route le magasin et la Buëch Moobile on construit des maisons écologiques, c’est le deuxième secteur d’activité de la Scic. Il y a des gens compétents dans les métiers du bâtiment parmi les coopérateurs, on fait fructifier ce capital social.
La Scic fait de l’assistance à la maitrise d’ouvrage. On intervient sur l’ensemble du projet de construction bioclimatique, on trouve un architecte, des artisans, des fournisseurs de matériaux. Beaucoup d’entre eux sont d’ailleurs membres de la Scic. Actuellement on construit une maison pour un producteur membre de la Scic.

Avez-vous des liens privilégiés avec d’autres acteurs du Buëch ?
Buëch Coopéractifs était présente dans la lutte contre la centrale solaire avec refroidissement au souffre [ndr : les centrales industrielles utilisent la même substance que l’usine AZF de Toulouse], on s’est retrouvé au coude à coude avec beaucoup de gens du territoire, le projet a finalement été annulé.
Avec la proximité on arrive à tisser des liens avec les gens, à se mettre ensemble autour d’une table. Ils apprennent à se parler, à participer à une réunion.
Avant son passage en Scic l’association Buëch Coopéractifs s’est scindée pour donner Monfroc Énergie, une association de producteurs d’alimentation à Monfroc. Elle a elle même engendré l’Amap de l’Épine plus une Biocoop à Serres. Finalement, on est assez bien desservis pour un territoire comme le nôtre. Cette émulation nous fait très plaisir.
Les relations avec les Biocoop n’étaient pas simples au début. On est coopérateurs à la Nef, la Nef a prêté de notre argent aux Biocoop locales pour se créer, donc on ne se fait pas concurrence. D’ailleurs on ne met pas la Buëch Moobile là où il y a des Biocoop.

Contact
Buech Coopér’actifs
Place du jeu de Paume
05140 La Beaume
04 92 58 67 33 - office@buechcooperactifs.com

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Mis à jour : mardi 20 septembre 2011
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