Innovation sociale

L’innovation sociale en ESS ?


Par Bruno LASNIER, Directeur de l’APEAS et Président du MES

L’article présenté ci dessous a été rédigé, en réponse aux questions posées par Laurent Fraisse (Lise-Crida, Cnam et Laboratoire de l’ESS) pour la préparation de la Table ronde : Quelles sont les spécificités de l’innovation sociale en ESS ? Temps de rencontre entre chercheurs et acteurs de l’ESS organisé lors des 12éme journées du RIUESS à Nancy du 6 au 8 juin 2012 sur le thème : L’économie sociale et solidaire face au défi de l’innovation sociale et du changement de société.

1) Qu’est-ce que l’innovation sociale ? Quelle est votre conception ou celle portée dans votre réseau de l’innovation sociale ?

A la question qu’est ce que l’innovation sociale je réponds spontanément : l’innovation sociale réside dans la capacité des sociétés humaines à inventer de nouveaux modes d’organisations pour s’adapter à l’évolution de leur environnement.

Mais avant d’aller plus loin dans la conception portée par le Mouvement de l’Economie Solidaire, il m’est au préalable nécessaire d’indiquer que l’innovation sociale est un concept que nous n’avons pas mis en débat au sein du Mouvement, nos discussions portent davantage sur le concept d’utilité sociale ou celui de l’évaluation de l’utilité sociale et nous n’avons, jusqu’à présent, pas débattu du concept d’innovation sociale.

Pour autant, sur la base des échanges que j’ai pu avoir sur ce thème avec des acteurs de notre réseau, il m’apparaît que dans notre mouvement, l’innovation sociale réside d’abord dans une démarche collective de recherche de cohérence entre pratiques et finalité politique et repose sur une recherche de sens. Comment par nos pratiques sociales répondre au enjeux du vivre ensemble, comment à travers de nouveaux modèles socio-économique de nouveaux usages ou de nouvelles pratiques améliorions nous le vivre ensemble ?

Notre conception de l’innovation sociale se construit sur les notions de participation ( la citoyenneté économique), de partage ( du risque, de la décision, des richesses...), d’échanges socio-économique, d’intérêt général et de liberté individuelle. Mais également sur les notions de créativité, d’expérimentation et d’alternative. Le caractère innovant des initiatives solidaires s’inscrit dans 5 registres :

la recherche de cohérence entre pratiques et valeurs

son lien avec le territoire

dans sa manière de produire

dans sa dimension relationnelle

dans la question de son évaluation

Les projets d’économie solidaire ont pour essence de construire et inventer des réponses à des besoins fondamentaux non ou mal couvert en vue de produire un bénéfice sociale et humain, d’améliorer la qualité de vie des habitants, la durabilité des territoires, en ce sens leur force d’innovation est de développer collectivement de nouveaux modèles de productions et d’échanges économiques, de nouveaux concepts sociaux, pour faciliter l’épanouissement collectif. L’économie n’est pas une finalité mais bien un moyen au service de l’intérêt général.

Nous ne sommes pas donc pas très loin de la définition retenue par le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire (CSESS) : « L’innovation sociale consiste à élaborer des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux ou mal satisfaits dans les conditions actuelles du marché et des politiques sociales, en impliquant la participation et la coopération des acteurs concernés, notamment des utilisateurs et usagers. Ces innovations concernent aussi bien le produit ou service, que le mode d’organisation, de distribution, dans des domaines comme le vieillissement, la petite enfance, le logement, la santé, la lutte contre la pauvreté, l’exclusion, les discriminations… Elles passent par un processus en plusieurs démarches : émergence, expérimentation, diffusion, évaluation. »

Pour autant nous pensons qu’il y a peu d’innovation sociale : sans la participation ouverte des citoyens aux projets, sans une organisation qui permette d’associer l’ensemble des parties prenantes à la construction de la réponse et à son modèle économique, sans un ancrage territoriale et sans volonté et engagement de progression, clairement affirmée sur les questions d’utilité sociale, d’impacts environnementales, de gouvernance, d’intérêt général, et de modèle économique (monétaire et non monétaire).

2) pourriez vous donner un ou deux exemples d’innovation sociale en soulignant leurs facteurs de succès et leurs conditions de diffusion.

Je choisirai d’aborder l’innovation sociale à travers la question du rapport entre producteurs et consommateurs et de la notion de partage. Dans un premier temps autour du concept des AMAP.

L’innovation sociale dans les Amap s’inscrit dans plusieurs registres :

- le premier est celui du partage du risque à travers la rencontre d’intérêts complémentaires :

D’un coté la disparition de l’agriculture paysanne, et la difficulté économique des petits producteurs. De l’autre l’insécurité alimentaire pour les consommateurs. Cette rencontre d’intérêt se construit sur la base d’un partage du risque lié au aléas de la production.

Le consommateur accepte le principe de pré achat de la production à venir, en contrepartie, le producteur s’engage à lui livrer chaque semaine sa production sous la forme d’un panier, l’échange est contractualisé à travers un contrat passé entre le producteur et chacun des membres du groupe de consommateurs. Pour le consommateur la contrepartie du risque lié au pré paiement d’une production dont il ne connaît pas clairement la quantité, c’est d’une part le souhait d’avoir une totale transparence sur les méthodes de production et l’engagement qu’elle cherche à être la plus respectueuse de sa santé et de la préservation de l’environnement. D’autre part une satisfaction de participer au maintien d’une agriculture paysanne de proximité. Pour le paysan la contrainte est de changer ses modes de production, notamment en terme de diversité de produits, et de changer la relation à ses clients qui s’associent à l’activité, en contrepartie il sait à l’avance ce qu’il va produire et le chiffre d’affaire qu’il va en tiré. Ce système repose sur un principe essentiel pour les deux parties : la confiance réciproque

- deuxième espace d’innovation le mode organisationnel :

Un groupe de consommateurs en association qui n’est pas impliqué dans l’échange économique en tant que tel, puisque le contrat est passé directement entre le producteur et chaque membre du groupe, mais qui organise collectivement les cadres de l’échange et garantie la cohérence entre les pratiques et les valeurs et principes inscrit dans la charte des AMAP.

L’échange économique se fait dans des temps et des espaces diversifiés, il n’y a pas d’échange d’argent au moment de la distribution du panier qui peut, par ailleurs, se réaliser dans des espaces très variés ( à la ferme, dans un commerce, un centre social...). Ce qui par exemple a posé problème à l’autorité fiscale qui ne sait pas dans quel cadre juridique ranger les AMAP.

- troisième espace d’innovation l’organisation d’un circuit court alimentaire comme espace d’éducation populaire et de citoyenneté économique qui permet de débattre à la fois de question économique de questions environnementales de question d’organisation et de gouvernance, de solidarité autour des enjeux du commerce équitable, des circuits court, de la souveraineté alimentaire, d’aménagement des territoires, d’accès pour tous à une alimentation saine, de démocratie etc...

- Enfin quatrième espace d’innovation, l’articulation entre valeurs et pratiques et la question de la confiance : création de la charte des Amap, l’engagement réciproque des parties prenantes à la charte, puis mise en place de systèmes de garantie participatif qui s’inscrivent dans une réflexion entre certification, auto évaluation et démarche progrès et pose notamment des question de transparence, d’évolution des pratiques culturales et culturelles.... l’évaluation de l’Amap ne se situe pas uniquement dans l’évaluation de la ferme et la manière de produire mais également dans celle du groupe de consommateur et de la relation entre les parties.

La diffusion du concept a connu un développement rapide en France et de systèmes similaires à travers le monde, il est aujourd’hui confronté à sa ré-appropriation par une multitude d’acteurs économiques avec pour certain une volonté claire de dénaturer ce concept dans une logique de marché... je n’aborderais pas ce problème de la récupération mais je vous propose de faire le lien avec un deuxième exemple d’innovation sociale plus récente à travers les épiceries solidaire .

Les épiceries solidaires apparaissent comme alternative à la fois au concept d’épicerie sociale et aux Amap. Je m’appuierais pour cela sur une épicerie solidaire en particulier : Solid’arles qui a été pionnière de ce concept dans ma région. L’objectif d’une épicerie solidaire est de créer une activité économiquement viable, incluant la solidarité et la coopération, permettant de lutter contre l’exclusion alimentaire, de s’alimenter avec des produits de qualité, de favoriser le développement d’une agriculture de proximité et de consolider l’activité des producteurs. Le caractère innovant de ce concept est d’apporter des solutions à plusieurs problématiques basées sur de multiples solidarités, ( entre consommateurs, entre producteurs, entre producteurs et consommateurs, entre usagers et acteurs sociaux...), grâce à un mode de gouvernance participatif des parties prenantes ( consommateurs producteurs, institutions : service sociaux, collectivité locales..) au sein du conseil d’administration mais aussi de commissions participatives pour chaque axe de travail, par exemple : qualité/prix, animation autour de la cohésion sociale, articulation aux dispositifs sociaux, lien au territoire,... L’enjeu principal réside donc dans la capacité à organiser les ressources et logiques très variés qui participent au projet. Salariés, bénévoles, producteurs, partenaires rassemblés autour de logique à la fois commerciale et gestionnaire mais également de redistribution et de solidarité. L’épicerie solidaire ne constitue ni un lieux de vente collectif de producteurs, ni une amap, ni une épicerie sociale puisque les usagers ne sont pas seulement des personnes exclus de l’alimentation et que la solidarité s’exerce aussi bien du coté des consommateurs que des producteurs, ainsi elle constitue une forme globale de prise en compte des besoins liés à l’alimentation et une recherche permanente d’équilibre.

Aujourd’hui le concept d’épicerie solidaire est en phase de diffusion, une de ces innovation pratique réside dans la mise en place de système de paiement par péréquation sans discrimination mise en place pour les usagers et également du coté des producteurs. Elle constitue également un maillon intéressant dans le développement territorial.

3) Venons en à la question du titre de notre débat : Quelles sont les spécificités de l’innovation sociale en ESS ? Selon vous les organisation de l’ESS sont-elles ou non socialement plus innovantes que les services publics ou que les entreprises privées lucratives ?

Avant de répondre à cette question, ma première remarque portera sur le constat que l’ESS ne cherche pas à faire de l’innovation sociale mais que c’est par son action qu’elle peut générer de l’innovation sociale,

L’innovation sociale n’est pas une spécificité de l’ESS et l’ESS n’est pas socialement plus ou moins innovante que les autres acteurs économique, Par contre par sa volonté de transformation sociale, il est clair qu’elle est productrice d’innovation sociale et surtout qu’elle porte des spécificités à la fois dans sa manière de produire de l’innovation sociale et dans les innovations sociales qu’elle produit.

Il me semble qu’a travers mon propos, j’ai déjà en partie répondu à cette question, la spécificité de l’innovation sociale en ESS vient d’abord du fait qu’elle n’est pas le fruit d’une démarche descendante mais le résultat d’une démarche ascendante.

C’est en construisant collectivement de nouvelles pratiques et de nouveaux usages en réponse à un besoin partagé que l’économie solidaire crée de l’innovation sociale.

En on peut constater que les acteurs de l’ESS se reconnaissent davantage dans la logique de l’expérimentation que dans celle de l’innovation, plutôt que de chercher à standardiser un modèle pour le diffuser, les acteurs de l’économie solidaire préfèrent se situer dans une logique d’échange d’expériences ou de transfert de savoir faire. Cette préférence est d’ailleurs renforcée par le principe d’ancrage territoriale qui fait qu’une innovation produite sur un territoire n’aura pas forcément la même pertinence sur un autre territoire et que la réponse doit être le fruit d’une co construction et donc d’une ré-appropriation par l’ensemble des parties prenantes du nouveau projet.

Une autre spécificité réside dans la finalité économique qui n’est pas basée sur la rentabilité mais sur l’utilité sociale, cela se traduit par exemple dans la proposition de certains acteurs de l’ESS de passer de la notion de propriété à la notion d’usage : je pense notamment au secteur du logiciels libre et par exemple et à l’extension des licences d’utilisation de type créatives common à d’autres champs d’activité, je pense également aux champs de l’habitat et du logement à travers le logement participatif par exemple. Ou au transport avec l’auto partage.

Autre spécificité de l’économie solidaire en matière d’innovation sociale c’est qu’elle ne se réduit pas au marché ou à la redistribution mais s’inscrit dans une logique d’hybridation des ressource : marche, redistribution , mais également la solidarité philanthropique ou de réciprocité. Le champs de l’innovation sociale porté par l’ESS dépasse également le cadre de l’économie monétaire, et englobe l’économie non monétaire à travers les concepts de systèmes d’échanges libre ou complémentaire et à travers le concept de gratuité. Une spécificité de l’innovation sociale en ESS est aussi dans son apport du concept de bien commun.

Enfin il me semble que l’on retrouve des spécificité en ESS dans l’articulation entre innovation technologique et innovation sociale. Citons, autour de cette articulation, quelques exemples qui différencient clairement des manières différentes de développer de l’innovation sociale dans le champs des TIC :

J’ai déjà aborder précédemment le modèle économique des logiciels libres qui remet en cause le brevet propriétaire en instaurant l’open source et la communauté de développement, rassemblant usagers et développeur. Au delà de ce premier aspect, l’innovation se situe également dans la production d’outils en accès libre dédiés à la coopération et à la participation comme par exemple : Spip, Djumla, Wiki, Pad... inscrit dans la logique de communauté de développement et d’accès gratuit et libre ces outils sont également au service du développement des usages coopératifs.

Un autre exemple de la manière différente de concevoir l’innovation sociale à partir de l’innovation technologique dans le secteur des médias audiovisuels, d’un coté on trouve un modèle du marché qui de plus en plus se spécialise pour prendre une part de marché plus pointu mais autour d’un même modèle économique basé essentiellement sur la publicité dans l’économie classique et de l’autre coté des modèles de média audiovisuelle en ess qui utilisent le média n’ont pas comme un tuyau unidirectionnel, mais comme un outils de participation, de diffusion libre et gratuite, d’auto production au service du lien social et du vivre ensemble. On peut d’ailleurs faire un parallèle avec les réseaux sociaux ou d’un côté on développe un système de relation individuel et privée support pour la publicité et le recueil et la vente de données privées et de l’autre le développement des réseaux sociaux sur un concept de coopération et de mutualisation adossé à un modèle d’hybridation des ressources et de recherche d’utilité sociale.

4) Dernière question : quels sont pour vous les opportunités et risques d’une politique de l’innovation sociale ? Et quelle influence peut avoir sur cette question le contexte de crise et de tension sur la dépense publique que nous connaissons actuellement ?

Il est évident que nous avons besoins de soutien en matière de recherche et de développement, en matière d’investissement immatériel. Dans un contexte de changement d’échelle nous avons également besoin de soutien en matière de consolidation des activités innovantes qui se sont crées ces dernières années, grâce notamment aux politiques publiques misent en place qui ont soutenu l’émergence et la création d’activité dans le champs de l’ess. Ce travail de consolidation passe également par le développement de coopération entre structures pour développer et structurer leur filières économiques ou leur efficacité dans le développement économique territoriale. La mise en place de fonds d’expérimentation va dans ce sens, le travail de réflexion sur les Pôles Territoriaux de Coopération Économique porté par plusieurs réseaux de l’économie sociale et solidaire, dont le Mes va également dans ce sens. La mise en place de politiques de l’innovation sociale peut être un avantage réel pour répondre a ces enjeux et permettre aux champs de l’ESS de bénéficier du soutien des politiques publiques dédiés à l’innovation et qui ne sont aujourd’hui orientés que vers l’innovation technologique.

D’un autre cote, il y a des risques évident, d’abord celui lié à la communication et au effet de mode. Loin d’avoir clairement défini ce qu’était l’utilité sociale et son évaluation nous voilà confronté maintenant au concept d’innovation et de modélisation. derrière cela il existe clairement des volontés de récupération aux quels nous devons être attentif. Attention également à ne pas réduire l’innovation sociale en ESS aux seules entreprises. L’opportunité d’un politique de l’innovation sociale ravive clairement les tensions existant entre les mouvement de l’ess, des entrepreneurs sociaux, le social business et la RSE, on sens que les lignes bougent et nous devons être d’autant plus vigilant, dans ce contexte, à ce que la diversité de l’innovation sociale produite par les réseaux de l’économie solidaires ne soit pas réduite à la seule approche entrepreneuriale.

Tous ces éléments font que nous risquons de ne pas nous reconnaître dans la politique mise en place et cela nécessite au minimum, de mon point de vue, que l’élaboration de ces politiques soit le fruit d’une co-construction entre acteurs, chercheurs universitaires et élus et techniciens des institutions politiques, dans lequel les acteurs de l’ess devront prendre tout leur place.

Dans tous les cas nous devons être attentif à ce que l’orientation des financements publiques vers ces logiques d’innovation sociale ne remettent en cause les soutiens apportés à l’émergence et a la création de nouvelles initiatives et ne restreignent pas le champs et les modes d’organisations de ces initiatives ce qui répond en partie à la dernière partie de la question sur le poids du contexte actuel.

Mis à jour : mercredi 11 juin 2014

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